Pendant vingt ans, j’ai peint. A une période de ma vie où je vivais seule, je me tenais devant mon chevalet durant six heures, chaque nuit, jusque tôt le matin. La journée, je travaillais ; le week-end je dormais. Durant les périodes où je ne vivais pas seule, je peignais moins. Peindre exige de la solitude et du temps. Au début, je peignais à la gouache, sur du bois, du carton ou du papier journal, j’ai ensuite collé des rectangles en tissu sur des grands panneaux que je fabriquais avec des feuilles de papier journal encollées, sur ces rectangles, je peignais à l’huile. Plus tard, j’ai utilisé des toiles du commerce et de l’huile, toujours. Peindre exige de la solitude, un temps ininterrompu et un minimum d’espace. J’aimais être absorbée par le geste, j’aimais m’extraire du monde et devenir le prolongement du pinceau. Après la naissance de mon fils ainé, je peignais encore beaucoup. Je m’installais dans la cuisine, assise par terre, entre le lave-linge et la porte, la toile posée contre le mur. J’aimais ce moment où dès le réveil, je découvrais à la lumière du jour ce que j’avais peint la veille. Je regardais ce qu’il fallait reprendre, accentuer, modifier. Le soir, j’y revenais. Il fallait toujours y revenir, jusqu’à obtenir l’image que je voulais atteindre et que j’avais en moi (« en moi » n’est pas exactement la tête). Je préférais y revenir plutôt que sortir, ou passer du temps avec d’autres. J’ai très peu peint à la lumière du jour. La nuit est propice à l’absorption, à ce moment où le corps est entièrement compris dans le seul geste de peindre. Je fabriquais du silence avec de la musique, j’avais un monde qui tenait dans un mètre carré.
J’accrochais mes toiles aux murs pour qu’elles sèchent et pour les regarder et imaginer les suivantes. J’aimais que mes amis les découvrent, qu’ils disent « C’est nouveau, ça ! ». Aujourd’hui dans mon salon, je compte quinze toiles accrochées. Certaines sont empilées contre des murs, entre deux étagères, d’autres sont ailleurs, déposées chez des amis, prêtées, données, vendues. Tant que je peignais, il m’a été possible de m’en défaire, avec beaucoup de légèreté.
La dernière fois que j’ai peint à l’huile, sur une toile, j’étais enceinte de mon deuxième enfant. J’espérais y puiser de la douceur, mais là, il n’y en avait pas, il y avait de la fatigue. La toile est inachevée.

