J’ai commencé à acheter des souliers à l’âge de trente huit ans, pour contrer les méfaits d’un homme qui me faisait marcher. « Trouver chaussure à mon pied » devint un plaisir, moi qui avais longtemps préféré au pied ceint dans sa camisole de cuir, hissé pour moins fuir, le sabot plat de nos amis allemands, celui qui laisse liberté et souplesse, du talon aux orteils.
Au plaisir s’ajouta la récompense : à l’issue d’une série de réunions conflictuelles, mon index était autorisé à cliquer sur le bouton « Commander » de la paire convoitée depuis plusieurs semaines. La futilité hissée au rang de première nécessité mériterait presque un rabais de la TVA au bout de la cinquième paire !
Le monde des femmes se divise probablement en deux catégories : celles qui ont beaucoup de paires, et celles qui en ont deux (été/hiver). Ayant longtemps appartenu à la seconde, je me souviens encore du mépris que je portais aux collectionneuses, ces femmes superficielles qui ne pensent qu’à dépenser leur argent dans le seul but de posséder des biens matériels (et donner du travail à ceux qui les fabriquent).
N’y a-t-il pas une meilleure façon d’utiliser son argent ?
L’apparence mérite-t-elle que nous lui consacrions autant de minutes de pensée ?
Oui. Parce que certains matins, vêtements et souliers nous servent de tuteurs, il serait impossible -sans leur soutien- d’avancer jusqu’à son bureau et d’y abandonner sa liberté. J’aime travailler, mais s’il fallait y aller avec un uniforme, je serais moins emballée. C’est la raison pour laquelle je fuis les vêtements qui sont des « classiques », des « indémodables », ceux qui « vont avec tout ». La chaussure parfaite est forcément celle qui « ne va avec rien », puisqu’elle laisse le champ libre à la composition, à ma différence.
Et puis non. Il y a tant de livres à lire, d’histoires à connaître, de schémas à appréhender. Il y a tant de personnes qui ont besoin d’argent pour se nourrir.
Et puis oui, encore. Parfois on parle d’apparence, mais aussi de dignité : prendre soin de soi, être propre, être bien habillé, c’est avoir de la dignité. C’est appartenir au monde social.
Et puis peut-être. Parfois, je me demande ce que j’emporterais s’il me fallait partir, marcher sur la route pendant des jours. Emporter uniquement ce que mes bras peuvent porter : un savon, un livre (mais lequel ?), de quoi écrire et dessiner, une gourde, une boule de levain, une culotte, une couverture… ?
Pour les chaussures que je n’ai aucun doute. Je n’en choisirais aucune de ma collection, je chausserais cette paire de Dr Martens qui gardera mes pieds au sec, et les protégera des chocs.
Tout le long du chemin, je glisserais mes pieds dans des escarpins imaginaires, rêverais de lanières dorées et de fines semelles en cuir, de rubans noués à la cheville et de talons de bois, de semelles ailées m’emportant sur un tapis volant. Enfin, je n’en sais rien.
