
Il fallait repeindre la pièce qui allait devenir ma chambre. On m’avait posé la question de la couleur et j’avais répondu rose. Grimace en face, moue dédaigneuse, mais finalement ce fut accepté. En découvrant ma chambre, j’ai aussi découvert qu’il y avait rose et rose : le seul rose socialement acceptable dans ce milieu-là, à cette époque-là était le vieux rose, avec parcimonie, sur les boiseries, le reste était blanc.
Jusqu’à l’âge de onze, douze ans, j’étais très portée sur le rose. Je me souviens d’une robe en liberty rose, portée avec un sous-pull rose et des collants roses, d’une combinaison pantalon rose. À treize ans, c’est le noir qui m’appelait, mais en face les arguments pleuvaient : il durcit les traits, il donne un teint blafard, il est vulgaire. Mon humeur sombre revendiquait le noir, on lui opposait le rose et j’ai cessé d’en porter. Je disais tout le temps que je n’aimais pas le rose, ni les filles, ni les trucs de filles.
Dix ans, vingt ans, trente ans à refuser le rose : bibliothèque rose, vie en rose, roman à l’eau de rose, rose des vents, rose poudré, rose fané, rose fluo. Rien de rose, n’est passé entre mes doigts, ou près de ma bouche.
Dix ans, vingt ans, trente ans plus tard, une soif de rose s’impose. Ce « craving » de rose est inattendu et me ravit. J’ai abandonné une partie où je m’ennuyais ferme, pour aller jouer ailleurs. Je m’y amuse bien.