Évaporation

Curieusement, je me souviens du jour où j’ai réalisé que je n’étais plus capable d’écouter une conversation en faisant autre chose. J’ai repensé à ce « vieux » collègue qui me demandait de ne pas lui parler pendant qu’il tapait une requête. Je m’étais moquée de lui.

Hier, pendant une réunion (forcément téléphonique), j’ai recherché un mél et j’ai totalement occulté la conversation. Bim, blanc total : aucune notion, pas un indice concernant ce qui venait d’être dit. Ça fait des années que j’ai perdu mon super pouvoir multitâche, mais je continue à surestimer mes capacités.

J’ai la nostalgie de mon ancien boulot, on riait beaucoup, c’était intellectuellement et humainement stimulant (ça ne signifie pas facile), j’avais de vrais amis, jamais mal au dos, pas de rides et pas de cheveux blancs. J’avais des illusions. Honnêtement, ça n’était pas le paradis non plus, mais j’avais un cerveau alerte, capable d’assimiler et de connecter les informations entre elles.

Je me retrouve à la tête d’un animal lent, au bord du trop-plein et qui passe son temps à refuser l’information en hurlant « fous-moi la paix ». J’ai envie de le perfuser à la caféine pour qu’il bouge son QI. Parfois je me dis qu’un long hurlement continu pourrait le décongestionner, sinon le réveiller.

A demain les têtes pensantes et lavez-vous les coudes !

Où tu voudras quand tu voudras

tu voudras, peut-être… Mais quand c’est pas toi qui décides. Pour le moment, on reste humble, nos projets ne dépassent pas la limite de l’arrondissement, on évite de passer devant notre bistrot préféré. Un peu comme après une rupture. D’ailleurs il y a rupture d’avec notre vie d’avant.

Après la phase de sidération, les jours qui suivent une rupture sont faits de tristesse, de nostalgie et d’un sentiment de liberté qui peut charrier l’angoisse ou la jubilation. Après la rupture, si on ne se berce pas d’illusions, on sait que la vie d’avant ne reviendra pas et qu’il faut occuper autrement le temps et l’espace.

Aurons-nous oublié nos rituels ? J’ai souvent en tête cette scène de Furyo où David Bowie se rase avec ses seuls gestes pour ne pas oublier. Il faudrait un mois pour se débarrasser d’une habitude. Un mois suffit à se défaire du sucre, du café, du chocolat, du négativisme (à condition d’essayer, évidemment). Nous avons eu largement le temps d’inventer d’autres rituels, de déplacer les heures, de changer de rythme. Qu’allons-nous faire de cette nouvelle vie ?

Heureusement, la question ne se pose pas dans l’immédiat ! Le collège est en berne, le bureau et le bistrot sont à la maison… On y pensera plus tard.

Bonne journée mes amis et lavez-vous les coudes !

Sur la ligne

Je savais que c’était une mauvaise idée de faire un dessin aussi long. On n’y voit rien. Je vais essayer autre chose.

Vous n’êtes pas obligés de pencher la tête vers la droite pour lire. Par exemple si vous avez un téléphone, inclinez-le à l’horizontale. Je ne le ferai plus, c’est promis.

Ce matin, j’ai inversé l’ordre, histoire de varier un peu et de rire. Qu’est-ce que j’ai ri sous la douche en pensant que vous pensiez que j’étais en train d’écrire ici ! Ah ah. On a l’humour qu’on peut. Parfois on atteint ses limites, il faut reconnaître que d’autres sont bien meilleurs que moi. Mais c’est comme le physique : je peux prendre vingt kilos, mais pas vingt centimètres. Traduction : je peux augmenter ma fréquence de publication, mais pas la qualité.

Terrifiant.

Avec vingt centimètres supplémentaires, j’aurais une vie tellement plus passionnante. Je pourrais être Christine Lagarde, à quelques détails près. On me dirait « Ne me prends pas de haut ! » et je répondrai « Mais je ne te prends pas de haut, je suis grande, c’est tout. » et j’appellerais Allo discrimination pour me plaindre. On me dirait « Asseyez-vous, je vous en prie » et je répondrais « Je suis assise ». Ah ah. Je ferais un peu peur. On dirait que je suis impressionnante et forcément je serais obligée de laisser tomber mon humour potache. C’est comme un anachronisme que d’avoir de l’humour quand on est grand.

Un chihuahua qui fait des galipettes, c’est amusant, mais un dogue allemand… Vous voyez l’idée. Je peux me dénoncer auprès d’Allo discrimination, je pense avoir dépassé la limite. C’est la fin de mes rêves de grandeur.

Bonne journée petits et grands et lavez-vous vos petits ou grands coudes.

Vieillerie

Arrive le jour du mal de dos. Peut-on l’éviter ? Oui. Il y a foison de tutos sur internet, d’articles dans les magazines, de kinés dans les villes et même Ameli explique comment échapper au mal le plus répandu de nos contrées (avec la dépression et l’insomnie). Heureusement qu’il reste la dépression et l’insomnie pour se remonter le moral quand on a mal au dos. L’un n’empêche pas les deux autres, mais n’entrons pas dans cette spirale infernale. Stoppons le mal avant qu’il ne s’installe, ne se vautre dans tous les recoins de notre quotidien.

Quand le mal de dos se déclare, il accompagne une contrariété que je rumine, pendant qu’il irradie peinard jusqu’au jour où je retourne me coucher pour le dompter. Et je me dis : soit c’est le début de la vieillesse, soit c’est la fin de la jeunesse. Avons-nous un espace entre ces deux états (le bel âge ?) ? Que ne sommes-nous éternellement jeunes dans notre corps et mentalement matures ? Ah vie bizarre, comme tu es curieusement articulée. Avec la sérénité de l’âge, j’apprendrai à évacuer les contrariétés dès qu’elles se présentent et bannirai tous leurs maux (y compris la moutarde, c’est un jeu de mot idiot, j’adore la moutarde).

A ce moment-là vous pensez : ceinture abdominale. J’y ai pensé aussi. Je suis armée, je la recharge tous les matins comme un bon petit soldat qui lutte contre les méchants (moi aussi je suis en guerre, on a tous nos guerres, quoi qu’en dise Rambo C’est pas ma guerre alors que de fait, ça devient son combat, pauvre de lui). Mais ça ne suffit pas. Peut-être ne muscle-je pas dans le bon sens ? Possible. Je ne suis pas Véronique & Davina, je suis moi et c’est assez. Je vais reprendre un tuto abdos qui ne bousille pas le périnée avant d’aller m’asseoir sur ma petite chaise de travail sans croiser les jambes.

Bon lundi les amis, tenez-vous droits et lavez-vous les coudes !

Langage corporel

J’ai perdu un moyen d’expression en faisant disparaître la moitié inférieure de mon visage. Le sourire fait passer un bonjour-merci, il aide l’humour à couler, il permet de garder le silence dans certaines circonstances. Il paraît qu’on peut sourire avec les yeux, certes, mais c’est parier sur une gigantesque capacité de discernement dans le camp d’en face.

J’ai remplacé le sourire par un petit geste de la main qui me donne l’impression d’avoir cinq ans. Un petit galop de l’index et du majeur, dont je me demande s’il a un sens en langue des signes. Comment signer sans le bas du visage ? J’ai observé la traductice en médaillon du Président, je ne vois pas comment elle ferait sans la bouche.

Et puis ce truc facile : avec un jean et un pull tout simple, il suffit d’un beau rouge à lèvres pour être élégante. C’est mort. Adieu féminité.

Autant rester chez soi.

Bon dimanche et lavez-vous les coudes !

A peu près

Certains noms ont une lettre muette ou un accent fictif qui permet d’échapper au drame. Certains noms sont similaires à d’autres. Depuis qu’Agnès Buzyn, on m’appelle souvent Buzyn, alors qu’avant on disait volontiers Busy, en précisant crânement que je devais être très occupée. On m’appelle Buzyn, parce que le son est familier, on occulte l’ancienne Ministre de la Santé. La mémoire ricoche.

A l’heure du bilan, quand elle s’en prendra plein la tête, je pourrai épeler mon nom en disant « Buzyn sans haine » et on rigolera bien. J’ai hâte.

Profitez bien du soleil et lavez-vous les coudes !

De la tenue

Depuis des semaines, tel un animal rampant des collines (le lit et le canapé ont le profil topographique de la plaine, mais ils m’évoquent la colline, la moquette est la plaine, le niveau de l’eau est la rue en contrebas, c’est très joli chez moi), j’évolue dans une structure molle : pantalon hors d’âge et majoritairement composé de trous, il ne craint rien, sauf l’exposition au monde du dehors, où je me suis rendue hier.

Je me suis dit, ma vieille, tu vas voir des gens, mets de vrais vêtements. Mon jean APC, une paire de bottines à talons et un gilet vert, me voilà parée pour m’enfermer dans un bureau avec un masque. Je n’ai vu que des moitié de visages inconnus. A la fin du rendez-vous (à distance respectable) on a soulevé le masque pour se montrer à quoi on ressemble, histoire de se reconnaître si on se croise un jour dans les couloirs. Un jour…

Le jean APC, toile japonaise : quand il est neuf, on réfléchit avant de s’asseoir. Ai-je vraiment besoin de m’asseoir ? Si j’attends huit heures, je peux m’allonger directement, sans plier les jambes. APC recommande de le nettoyer à sec ou dans la mer pour préserver tenue et couleur. Je le lave en machine, mais j’ai bien préservé la torture. C’est bizarre ce contact retrouvé avec le vêtement, je me suis sentie différemment humaine. Dos droit, mains enduites de gel, pieds parallèles… J’étais une autre. Fascinante expérience. Et puis je suis rentrée chez moi, telle Wonder Woman, j’ai tourné tourné tourné et repris mes habits ordinaires.

Quelle vie mes amis ! Bonne journée et lavez-vous les coudes !

Je doute

Dans le doute abstiens-toi dit le proverbe. Si je l’écoutais, vous n’auriez pas grand chose à lire et je passerais mes journées à regarder mes pieds. Peut-on douter de ses pieds ? Ça dépend de l’odeur, me répondrez-vous.

Je suis sortie hier. Les parisiens étaient éparpillés sur les trottoirs comme un samedi de soldes. A la pharmacie, j’ai acheté des masques. Jetables.

J’ai des sacs en tissus pour acheter mes légumes, des tissus enduits de cire d’abeille pour le fromage, je fais mes yaourts, je fabrique du tofu pour ne plus acheter le plastique qui est autour, je privilégie le vrac, avec le cas de conscience qui s’impose lorsque le riz de Camargue est emballé et l’Italien en vrac. J’ai imaginé un service qui calcule la production de déchets ménagers en fonction des achats. Je me déplace à vélo, je choisis toujours le train, je trimballe mon thermos de thé partout. Mais j’ai acheté des masques jetables.

Allez savoir…

Bonne journée les amis et lavez-vous les coudes !

Je sors.

Cet enthousiasme est simulé. J’aimerais autant ne pas aller, ne serait-ce que cinq minutes, mettre le nez dans une salle d’attente. Mais l’orthodontie réclame un suivi. On pourrait tous vivre comme des sauvages, tignasses au vent et dents dehors ; seulement l’animal social qui est en nous préfère se plier aux normes qui sont les nôtres (c’est le moment de lancer ce gros débat : pour ou contre les cheveux blancs ?).

Partons donc. Suivons le chemin. Parcourons tes rues, Paris, les pieds à l’étroit dans nos souliers délaissés depuis tant de jours. Prenons le vent, le soleil, l’air dont on a tant vanté la pureté et le besoin. Ah air de Paris, vent de liberté, insouciance du baguenaudage retrouvé. Ô rues riches d’architectures, de divagations canines, de héros masqués. Comme vous m’avez manqué.

A part ça, sans doute à cause de l’émotion que je viens de décrire, j’ai très mal dormi. Réveillée par un cauchemar, j’ai mis longtemps avant de me rendormir, en faisant la liste de tout ce je ferais si j’étais en arrêt de travail pendant deux semaines. J’ai plein d’idées ! Mais je vais être raisonnable et liquider les affaires en cours avant de poser quelques jours de congés que la pluie viendra arroser.

Je suis assez portée sur la rime ce matin… Assez pour conclure par même à Hollywood, lavez-vous les coudes.

T’es sortie ?

Hé non, je ne suis pas sortie. J’ai chaussé mes baskets pour aller jusqu’à la boîte aux lettres. La boîte était vide, je suis remontée, j’ai enlevé mes baskets, je me suis lavée les mains, j’ai ouvert ma boîte mél où le collège avait laissé un courriel m’annonçant qu’un message m’attendait dans l’ENT. Je suis allée dans l’ENT où le message dit que les cours vont reprendre le 2 juin et qu’il faut répondre à un sondage. Un picto m’annonce une nouveauté dans la rubrique « Informations et sondages », pof je clique et j’apprends qu’il y avait soutien de maths pour les vacances de printemps. Bon.

Minimum vous m’avez sur le dos jusqu’au 2 juin. Tout dépend de l’évolution de l’épidémie. Par exemple si elle évolue vers l’Ouest et que par mégarde elle tombe dans l’océan, ce sera fini. Mais si elle évolue vers l’Est, elle va continuer. Si elle a peur de l’eau et qu’elle fait demi-tour, ça n’ira pas non plus. Peut-être m’aurez-vous sur le dos jusqu’en septembre où on n’aura pas besoin de se raconter nos vacances. Gain de temps, gain de productivité.

Bonne journée amis masqués et lavez-vous les coudes (j’ai laissé tomber les fosses) !