Blanche-Neige, avant qu’elle tombe

1

Il était un roi. Un roi riche et puissant, comme ils le sont tous (enfin presque tous).

Son royaume longeait un océan à l’ouest et rejoignait une chaîne montagneuse à l’est. Ces frontières naturelles freinaient les velléités de conquête et les envahisseurs. Seuls quelques hectares de terres boisées jouxtaient le royaume voisin. La ligne de cette frontière n’avait pas été tracée. On savait que le royaume prenait fin « par-delà le Petit-Bois », mais on ne savait où exactement. On se gardait bien de vouloir le savoir.

Le roi pouvait prendre la mer, sa flotte était puissante. Le roi pouvait embrasser la montagne, son armée était endurante. Mais jamais il n’en éprouva le désir. Le seul désir qui le tenaillait était celui qu’il ressentait pour les femmes de son royaume. Il est fort possible qu’il les goûta toutes, avant même d’avoir passé sa vingt deuxième année. On racontait qu’il appréciait les belles pour leur morgue et les laides pour leur gratitude. On racontait aussi que l’armée serait bientôt forte de ses bâtards.

Il avait de l’appétit pour les viandes faisandées, les fruits d’été et les champignons des sous-bois. Son cœur bondissait parfois lorsqu’il contemplait l’envol des oiseaux au lever du jour. Dans ces moments-là, il côtoyait une certaine solitude qui ne durait guère plus longtemps que le petit matin. Encore fallait-il qu’il soit levé. Encore fallait-il que la lumière fut belle.

Son cœur sinon était comme une pierre plate que le soleil n’effleure jamais.

2

Un matin d’été, le roi guida son cheval jusqu’aux limites de son royaume. Il approcha le Petit bois, attiré par la lumière qui semblait s’adoucir au cœur d’une clairière.

Il y avait là une maison entourée d’un vaste jardin où poussaient des arbres lourds de fruits. Il mit pied à terre, enroula les rênes de son cheval autour d’un tronc et s’approcha de la clôture. Sur une table en bois étaient posés un pichet d’eau fraîche et une coupe de fruits. Il eut soif de cette eau et faim de ces fruits.

« Suis-je le maître ici ? » se demanda-t-il. Car la maison silencieuse s’érigeait à l’orée du petit bois qui délimitait la frontière de son royaume. Il s’approcha encore. Une jeune fille se tenait assise sur une chaise, elle lui tournait le dos. Elle était habillée et coiffée simplement, dans un style qu’il jugea intemporel et campagnard. Tout son corps tendait vers ce qu’elle était en train de faire, mais à cette distance, il ne pouvait distinguer la nature de son ouvrage. Seule la tension était perceptible, ainsi qu’une certaine brutalité dans le mouvement répété de son bras droit.

Il avait faim de cette eau et soif de ces fruits.

« Suis-je le maître ici ? »

Il ne savait pas demander ce qu’il avait coutume de recevoir.

Il retourna à son cheval. Il prit le chemin du retour, avec au ventre cette soif et cette faim dont rien n’allait venir à bout. Rien venant de ses cuisines.

Il fut attentif à son ventre gémissant. Il en conçut de la curiosité et du plaisir, comme il devient plaisant parfois, d’être étranger à soi-même.

Il revint le lendemain matin devant la maison sise à l’orée du bois. Une fois encore il contempla la coupe de fruits et le broc d’eau posés sur la table. Il eut à nouveau faim de ces fruits et soif de cette eau. Il vit la jeune femme encore, et la trouva de dos encore, mais debout cette fois.

« Suis-je le maître ici ? » car s’il avait été le maître, il aurait demandé qu’on lui apporte le broc et la coupe. Alors le visage de la jeune femme se serait offert à lui.

Une nouvelle fois, il rebroussa chemin et rentra au château, avec au ventre ce creux qui se fit agacement. De cet agacement, il conçut une sourde colère.

Il convoqua l’intendant et exigea que soit tracée cette frontière. Il exigea la preuve que ce bois florissant, cette maison silencieuse, cette femme, ces fruits et cette eau étaient à lui.

Il n’avait jamais rien demandé. Il s’était contenté de jouir des possessions dont il avait hérité. Il n’avait jamais souhaité défendre ou gagner, encore moins conquérir. C’était un piètre roi en réalité. Un homme qui pouvait être circonscrit à son appétit pour certaines nourritures et pour les plis obscurs de femmes.

3

Le royaume trembla. Partout on chercha la réponse que le roi exigeait. Et cette réponse n’était nulle part. « Peut-être » fut la seule réponse.

L’intendant ouvrit les mains et présenta au roi ses paumes nues. Il dit « Il vous suffit, monsieur, d’agir en maître, et vous deviendrez maître. ». Le roi détourna le visage et retourna se coucher. Le matin arriva sans qu’il sache s’il avait dormi.

Les femmes de son royaume murmuraient. La rumeur montait des douves et gagnait les tours. Le roi était amoureux. Sa superbe soudain s’effondra. Il avait suffi qu’il craigne d’être éconduit pour que toutes les femmes qui s’étaient offertes à lui deviennent des putains. Et elles s’étaient toutes offertes, l’une après l’autre, de mère en fille et de fille en sœur. Aucune n’avait osé se refuser. Que le doute puisse engendrer l’amour les rendit redoutables. Le roi avait trahi le royaume. Le royaume entier était cocu.

Le roi ne sortait plus, il se nourrissait à peine. Sept mois passèrent.

La mode changea. On couvrait à présent la gorge et les jambes des femmes. Les cheveux se portaient noués, en de savantes architectures nattées. Il fallait cacher les doigts sous de la dentelle. Les lèvres ne devaient plus être rougies, au contraire : il fallait les poudrer, les rendre aussi pâles que la peau du visage. Il convenait de dissimuler ses paroles derrière un éventail. On riait sous cape.

4

Il revint le lendemain matin devant la maison sise à l’orée du bois. Une fois encore il contempla la coupe de fruits et le broc d’eau posés sur la table. Il eut à nouveau faim de ces fruits et soif de cette eau. Il vit la jeune femme encore, et la trouva de dos encore, mais debout cette fois.

« Suis-je le maître ici ? » car s’il avait été le maître, il aurait demandé qu’on lui apporte le broc et la coupe. Alors le visage de la jeune femme se serait offert à lui.

Une nouvelle fois, il rebroussa chemin et rentra au château, avec au ventre ce creux qui se fit agacement. De cet agacement, il conçut une sourde colère.

Il convoqua l’intendant et exigea que soit tracée cette frontière. Il exigea la preuve que ce bois florissant, cette maison silencieuse, cette femme, ces fruits et cette eau étaient à lui.

Il n’avait jamais rien demandé. Il s’était contenté de jouir des possessions dont il avait hérité. Il n’avait jamais souhaité défendre ou gagner, encore moins conquérir. C’était un piètre roi en réalité. Un homme qui pouvait être circonscrit à son appétit pour certaines nourritures et pour les plis obscurs de femmes.

3

Le royaume trembla. Partout on chercha la réponse que le roi exigeait. Et cette réponse n’était nulle part. « Peut-être » fut la seule réponse.

L’intendant ouvrit les mains et présenta au roi ses paumes nues. Il dit « Il vous suffit, monsieur, d’agir en maître, et vous deviendrez maître. ». Le roi détourna le visage et retourna se coucher. Le matin arriva sans qu’il sache s’il avait dormi.

Les femmes de son royaume murmuraient. La rumeur montait des douves et gagnait les tours. Le roi était amoureux. Sa superbe soudain s’effondra. Il avait suffi qu’il craigne d’être éconduit pour que toutes les femmes qui s’étaient offertes à lui deviennent des putains. Et elles s’étaient toutes offertes, l’une après l’autre, de mère en fille et de fille en sœur. Aucune n’avait osé se refuser. Que le doute puisse engendrer l’amour les rendit redoutables. Le roi avait trahi le royaume. Le royaume entier était cocu.

Le roi ne sortait plus et se nourrissait à peine. Sept mois passèrent.

La mode changea. On couvrait à présent la gorge et les jambes des femmes. Les cheveux se portaient noués, en de savantes architectures nattées. Il fallait cacher les doigts sous de la dentelle. Les lèvres ne devaient plus être rougies, au contraire : il fallait les poudrer, les rendre aussi pâles que la peau du visage. Il convenait de dissimuler ses paroles derrière un éventail. On riait sous cape.

4

Le jour qui suivit la première neige de février, le roi demanda qu’on prépare son cheval. Il avait le regard sombre et la bouche mauvaise. Il était anxieux, excité et déterminé. Il s’était fait esclave de son désir et devenait maître.

Les arbres crevaient la neige, leurs branches noires griffaient le ciel pâle de l’hiver. Apparut la maison, posée à l’orée du bois désormais hostile et silencieux. La neige dévorait le bruit des sabots. Le roi n’entendait que sa respiration qui bourdonnait à son oreille, litanie que scandait son désir.

Il posa pied à terre et marcha jusqu’à la vieille bâtisse. Trois fois il cogna son poing contre la porte. Boum. Boum. Boum. Il entendit qu’on bougeait à l’intérieur. Il hallucina un bruissement d’étoffe autour d’une taille en mouvement. La porte s’ouvrit et ce fut elle, telle qu’il ne l’avait jamais imaginée, mais c’était elle, puisqu’il en avait décidé ainsi.

Elle ne souriait pas. Elle avait le regard inquiet. Ne le connaissant pas, elle ne put le reconnaître, mais l’homme qui se tenait devant elle était à coup sûr un seigneur. Il en avait l’assurance, l’habit et la voix. Il dit « Offrez-moi de l’eau et des fruits. ». Elle s’effaça pour le laisser entrer. La pièce de vie était sombre et sentait le feu de bois.

Elle se dirigea vers le fond, monta sur un petit tabouret et saisit un bocal exposé sur une étagère. Elle prit sur le feu la bouilloire et servit au roi un bol d’infusion d’herbes sèches. Dans une assiette creuse, elle disposa les fruits qu’elle avait mis en conserve l’été dernier. Pas un instant le roi ne la quitta des yeux. Il but l’infusion. Il mangea les fruits. Lorsqu’il eut terminé son assiette, elle le servit encore, et il mangea avec appétit. Il engloutit le contenu entier du bocal et but autant d’infusion qu’elle lui en versa. Lorsqu’il eut terminé, il s’appuya au dossier de la chaise et ne sut que demander d’autre. Il se leva, inclina légèrement la tête, et ce signe pouvait dire merci, ou bien plus encore. Il tint son regard jusqu’à la porte, tourna le dos et partit.

Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse, par-delà la colline. Lorsqu’elle ne le vit plus, elle pensa « Je n’ai rien dans ma vie. ». Elle referma la porte laissée trop longtemps ouverte.

Le froid avait envahi la maison.

5

Il revint satisfait au château. Un sourire s’était niché dans le coin de sa bouche. De loin, on pouvait le prendre pour une grimace, mais c’était bel et bien un sourire. Il convoqua l’intendant et annonça qu’il désirait se marier.

L’intendant toussa.

Le royaume entier toussa. Les bouches se déformèrent derrière les voilettes, les hommes ricanèrent.

« Vous comprendrez, monsieur, que dans l’intérêt du royaume… » le roi glissa une main sous son menton et écarquilla les yeux. L’intendant reprit son souffle. « Dans l’intérêt du royaume, l’affaire se doit d’être bien menée. » le roi soupira. « Vous devez songer à nos amis voisins… » le roi leva la main et suspendit la phrase de l’intendant : « Je ne dois rien à nos amis voisins. ». L’intendant prit appui sur son pied gauche. « Vous devez songer aux femmes de la cour. Certaines vous sont très attachées. ». Le roi clarifia, laconique, qu’elles s’étaient contentées de froisser ses draps. « Mais la marquise… » le roi se leva, furieux : « Epargnez-moi la marquise ! ».

Le roi nia tout : les quarante nuits successives passées avec la marquise, les promesses qu’il avait murmurées dans son cou, les cadeaux qu’il lui avait offerts, le genou qu’il avait posé à terre. Il nia. Il nia jusqu’à son prénom.

L’intendant prit note et retourna aux affaires du royaume. Il répandit la nouvelle. Partout il fut dit qu’une femme dont on ignorait le nom, dont on savait seulement qu’elle vivait à la frontière, seule avec des bêtes, allait devenir reine. On savait également qu’elle détenait le secret des plantes sauvages. On prétendait qu’en lui offrant à boire une macération d’herbes, elle avait ensorcelé le roi. On disait que ce breuvage ouvrait le cœur et servait la cupidité de celle qui le concoctait.

On racontait également que la marquise était grosse des œuvres du roi et qu’elle avait perdu l’appétit. On se moquait doucement de cette femme qui avait cru que le souverain lui avait offert son cœur et avait commis l’imprudence de laisser croitre sa semence.

6

« N’oubliez pas que c’est un ordre. » murmura l’intendant avant de s’effacer pour laisser entrer le roi. Il recula dans l’angle de la pièce, fasciné par cette femme. Il lui sembla que sa robe était jaune et qu’il pourrait l’aimer.

Il regarda son roi fléchir la jambe et poser le genou sur le sol nu de la maison qui sentait le feu de bois. Il vit sa main se tendre vers celle de la jeune femme et se sentit importun, mais n’osa partir. Il s’enfonça un peu plus dans l’ombre de la pièce et entendit le roi murmurer une phrase d’amour que sa mémoire refusa de conserver. Il vit le visage de la femme s’éclairer, et la quiétude qui soudain en détendit les traits le fit pâlir d’envie. Il admira son sourire et plus encore sa voix rauque lorsqu’elle répondit oui.

Une minute passa et le roi ne savait que faire. Il la regardait. Jamais il n’aurait imaginé que tout serait aussi facile, aussi simple, aussi bref. Mais toute sa vie ne s’était-elle pas déroulée ainsi ?

L’intendant le tira de l’embarras en déclamant un texte plus ou moins officiel, que personne n’écouta. Les gens se pressaient devant la porte. Ils voulaient voir cette femme et cette maison dont on faisait grand cas.

Le roi offrit son bras à sa future épouse et la mena sur le pas de la porte. La foule s’écarta pour les laisser passer. Tous convinrent qu’elle était belle, mais déjà on murmurait que sa beauté était excessive.

Après leur départ, les gens se ruèrent dans la maison et se saisirent du moindre objet pouvant être emporté. La maison fut pillée. Elle fut gentiment pillée, mais elle fut pillée. La belle ne se retourna pas une seule fois. Elle marchait en regardant droit devant elle, n’écoutant que ce cœur qui battait dans son sein, sans qu’elle sache s’il battait d’amour ou de peur, ou peut-être des deux. Jamais l’avenir ne s’était à ce point ouvert devant ses pas.

7

Au château, les appartements de la future reine avaient été accommodés avec soin. Chaque détail avait été pensé et pesé selon son rang et sa beauté qu’on disait grande. L’édredon flanqué sur le large lit était souple et profond, quatre tapisseries aux couleurs chatoyantes illustraient les saisons, les robes serrées dans la penderie s’alourdissaient de savantes broderies et offraient un éventail de tonalités capable de couvrir toutes les humeurs d’une femme exigeante.

Une femme de chambre qui avait jadis comblé les désirs du roi (comme toutes les femmes du château), avait agencé sur la coiffeuse le nécessaire de toilette de sa future maîtresse. Un petit peigne en corne au manche incrusté de nacres, une brosse à cheveux en poils de sanglier, un flacon d’eau de rose… Jamais elle n’avait touché d’aussi beaux objets. Lorsqu’elle leva les yeux et croisa son visage dans le miroir de la coiffeuse, elle se vit laide et affamée de ce qui lui était désormais refusé.

La rumeur d’alors racontait qu’après avoir dévisagé sa laideur dans le beau miroir de la future reine, la femme de chambre était montée dans la tour du château et s’était pendue.

La future reine ne put retenir une exclamation d’émerveillement en découvrant sa chambre. Elle embrassa la pièce du regard puis effleura du bout des doigts tout ce qui pouvait être touché. Elle était abasourdie. Ainsi le monde pouvait abriter le raffinement et de délicates attentions. Sa beauté se renforça.

Rien n’avait été oublié, pas même le petit animal de compagnie que chaque femme de la cour avait à l’époque coutume de porter sur son avant-bras lors des promenades au jardin. C’était un chien minuscule qui répondait au nom de Plume. Un petit chien blanc, émotif et tremblant qui faisait sous lui à la moindre frayeur. Elle le détesta d’emblée.

Pour les promenades au jardin, pour déambuler dans les salons, pour la mener au seuil de sa chambre, elle jouissait du plus bel animal de compagnie qu’une femme puisse s’enorgueillir d’avoir : le roi.

8

Dans le creux des oreillers, elle l’appelait « Mon fauve, mon taureau, mon dragon ». Il l’aimait follement, la trouvait éblouissante. Elle devenait de plus en plus belle. Elle se tenait bien droite dans ses robes brodées, relevait le menton et foudroyait du regard quiconque osait lui adresser la parole. « Mon loup, mon renard, mon guépard » il l’aimait tellement qu’elle en devint cruelle. D’un mot, lapidait ses suivantes. « Mon chien, mon lapin, mon chaton » il l’aimait à un point tel qu’il désirait disparaître en elle, se perdre dans ses yeux. « Mon rat, mon ragondin, mon anguille » elle enfonçait dans son dos ses ongles laqués de rouge et il baissait les yeux.

Le souverain avait chevauché toutes les femmes de son royaume, il avait joué avec leur corps des heures durant, exigé d’elles de précises attentions. Il baisait désormais les pieds de la future reine, qui d’un seul regard lui glaçait le sang dans les veines.

Le premier jour du mois d’avril, leur mariage fut célébré.

Elle portait une robe blanche, longue et droite, dont le col haut et rigide lui interdisait de baisser la tête. Elle accepta de prendre cet homme pour époux. En ce temps-là, on se mariait pour la vie, et peu importait la durée de cette vie, on restait ensemble jusqu’à la fin. Ce jour-là, le roi n’était plus qu’un cloporte, une limace, un lombric. Il rampait sur le sol de pierre de son église.

Le deuxième jour de ce même mois, la marquise donna naissance à une petite fille, et rendit son dernier souffle. Le royaume comptait le même nombre de sujets, car cette vie bien faite permet aux uns de remplacer les autres.

9

Aussi rapide que le galop d’un cheval en colère, la nouvelle parcourut le royaume. Le roi était père. L’enfant était une fille que la mère n’avait pas eu le temps de nommer.

Lorsque l’intendant pénétra dans la chambre sinistre de la défunte marquise, il trouva la petite dans les bras de sa nourrice. Elle serrait le bébé contre son sein nu et se lamentait qu’elle ne buvait pas.

L’intendant s’approcha du petit baluchon de langes qui ne pleurait pas, ne bougeait pas, qui se contentait d’ouvrir grand les yeux dans l’obscurité. Il demanda le prénom. Lorsque la nourrice lui répondit qu’elle n’en avait pas, il décida de s’en charger, afin qu’on sache quoi écrire sur la tombe.

Si elle ne tardait pas trop, elle pourrait être logée dans le même cercueil que sa mère.

On avait coutume, en ce temps-là, de donner aux filles des noms de fleur. Il chercha autour de lui, parcourut la chambre des yeux, mais il ne trouva rien qui puisse ressembler à une fleur. Il soupira, quand bien même il aurait trouvé une fleur, il n’aurait su la nommer. C’était un homme modeste, à l’éducation parcellaire.

Il vit le lit, dans le fond de la pièce. Le lit recouvert d’un drap blanc. Il lui apparut que le blanc était la chose, la plus simple, la plus pure, la plus tranquille de cette pièce, tranquille comme l’était le nourrisson. Il déclara « Blanche ». La nourrice leva les yeux vers lui « Mais monsieur, dit-elle, elle ne vivra pas plus loin que le matin ! ». Une image apparut à l’intendant : celle du soleil se levant sur les bois, à la fin de l’hiver, qui réchauffe la terre et fait fondre la neige. « Neige, dit-il alors, Blanche Neige. ».

Il en fut ainsi. Blanche Neige tourna alors son visage vers le sein et téta. A l’intendant, à la nourrice, il sembla que ce prénom abritait désormais une petite fille qui aurait la vie dure, comme certains ont la dent tenace et le désir ardent.

10

Du crépuscule au matin, le prénom de Blanche Neige recouvrit le royaume. L’histoire s’écrivait de nouveau : Il était un roi, un roi bon et généreux qui aima une femme douce et délicate. De leur union naquit une petite fille, qui en venant au monde arracha sa mère à la vie.

Trois jours après la nuit de noce, le roi demanda à voir l’enfant. La reine était dans ses appartements. Elle essayait des robes que les couturiers du royaume avaient cousues à sa mesure. Elle enfilait l’un après l’autre les précieux habits, puis les abandonnait sur le tapis, comme des peaux mortes. Sa mue fut longue à venir, mais elle vint avant la fin du jour. Elle adopta des tonalités semblables à celles des eaux lentes qui miroitent dans la nuit.

La nourrice porta l’enfant devant le roi. Il fixa son regard sur la généreuse poitrine qui semblait bondir hors de son corsage. Il demanda « Tète-t-elle ton sein ? », la nourrice acquiesça. Le roi détourna le visage et d’une voix rauque qui contenait mal sa gêne, lâcha « Reviens dans douze mois. ». Il n’avait pas oublié le goût du lait des nourrices qui avaient été ses maîtresses.

Il se glissa dans la chambre de la reine et la trouva radieuse, s’admirant dans la psyché. Elle riait de voir la robe suivre aussi parfaitement les contours de son corps, épouser, dit-on. Le roi s’approcha d’elle, les bras tendus, mais d’un geste elle le tint à distance. « Vous ne voudriez pas froisser ma nouvelle robe ? » lui dit-elle en gloussant. « Vos affaires vous attendent, mon cher époux. » et de son index pointa la porte, comme on gronde un chien.

Le roi sortit, penaud. Il s’assit à son bureau encombré de papiers et régna.

Chaque jour, il s’approchait d’elle les bras tendus, et chaque jour elle le renvoyait à ses affaires. Lorsque la nuit il se glissait dans la chambre, elle dormait déjà et il n’osait pas la réveiller. Certains soirs, la porte était fermée à clé, il retournait alors à sa couche de jeune homme, ce même lit qui avait vu défiler toutes les femmes du royaume, les belles comme les laides, les mères comme les filles, mais sa femme, jamais.

Sa femme de l’aimait pas.

11

A mesure qu’il s’occupait des affaires du royaume, le roi changea. Son visage bientôt ne ressembla plus à celui dont était frappée la monnaie. Il laissa pousser les poils de sa barbe et rasa son crâne. Il recouvrit son corps robuste d’un lourd manteau et jusque dans le son de sa voix, dans l’intensité de son regard, le poids de son règne devint perceptible. De son règne ou de son chagrin, nul n’aurait su le dire, mais le poids était grand, qui lui faisait courber le dos.

« Bientôt, je serai vieux, songea-t-il, et ma vie sera finie. ». Il venait d’atteindre sa trente-cinquième année.

Si la reine régnait, ça n’était point sur les affaires. Elle jouait de ses charmes, exigeait sans cesse qu’on lui apporte ce qui lui faisait envie et dont elle n’avait nul besoin. A qui elle demandait, elle laissait croire qu’elle éprouvait des sentiments embarrassants. Elle s’approchait tout près, frôlait, se dérobait, revenait sans cesse pour repartir encore. Et lorsqu’un geste était esquissé à son encontre, elle le repoussait d’une phrase cinglante et libérait un rire glacial qui résonnait dans sa gorge, comme le grognement d’un animal.

On disait que son regard empoissonnait le sang. On disait qu’elle était mauvaise. On racontait qu’elle avait tué son chien pour en goûter la chair. On racontait à l’envi qu’elle choisissait ses amants parmi les seigneurs des royaumes voisins, et qu’elle les laissait au matin, incapables de satisfaire leur épouse pendant plusieurs lunes.

Le roi revenait quelques fois frapper à la porte de sa chambre, lorsque la nuit était trop froide et que la solitude lui pesait A chaque fois, elle entrebâillait la porte, mais jamais elle ne le laissait entrer. Elle scrutait le beau visage devenu si différent, y lisait tout l’amour qu’il lui portait. Elle se souvenait de ce matin d’hiver, lorsqu’elle avait cru entendre battre son cœur sous le tissu miteux de sa robe, mais l’ardeur du roi s’était jetée dessus comme un chien enragé et l’avait dévoré. Désormais, elle n’avait plus de cœur.

Elle faisait non de la tête, oubliait d’être cruelle et refermait doucement la porte sur le beau visage déçu.

Douze mois étaient passés et Blanche Neige fut à nouveau présentée au roi.

12

La petite Blanche Neige se tenait debout devant son père. Jusqu’à ce jour, elle n’avait connu que les bras de la nourrice et des femmes qui s’affairaient dans ce quartier éloigné des appartements royaux. Le roi s’accroupit devant elle, pour mettre à sa hauteur son visage grave et tranquille. Il reconnut dans les yeux de l’enfant les traits oubliés de son ancienne maîtresse. Il se souvint alors de l’avoir aimée sans avoir été comblé. Il se souvint de la douceur de sa peau, de ses gestes, de ses paroles. Cette douceur perdue lui fit mal. Le roi souffrait en regardant le visage de sa fille. Il souffrait au point qu’il voulut hurler et se rouler par terre, mais il restait impassible. Il laissa un timide et tendre sourire envahir son visage. C’était un sourire qu’il n’avait jamais dessiné auparavant et qui disait la joie de saisir ce qui est à jamais perdu.

Il demanda le prénom de l’enfant.

« Blanche Neige » répondit l’intendant en sortant de l’ombre où il se tenait toujours.

Le roi eut devant les yeux l’image du jardin enneigé de la maison où jadis vivait la reine. Il en fut agacé.

« Quel prénom ridicule, murmura-t-il.

– Monsieur n’avait pas souhaité voir le nouveau-né. »

Le roi souffrit d’avoir été un autre homme. Il décida de ne plus laisser passer une journée sans voir sa fille et demanda qu’on fasse le nécessaire pour aménager une chambre à côté de la sienne, afin qu’il puisse à chaque heure du jour et de la nuit, s’approcher d’elle et lire dans ses yeux les promesses de la vie.

La reine accueillit la nouvelle avec indifférence. Elle ne s’attendait pas à croiser Blanche Neige, pas plus qu’elle ne croisait le roi. Elle décida d’ignorer sa présence et oublia, à l’instant même où elle l’apprit, le prénom de l’enfant.

13

Le temps passa comme il passe toujours : interminable sur les détails insignifiants, rapide comme l’envol d’un oiseau sur les grandes beautés.

Aucune femme ne partagea plus le lit du roi. Il se détourna de l’amour aussi facilement qu’il l’avait abordé. Il ne toléra plus qu’on souffrît à cause de lui. Le plaisir se nichait dans les toutes petites choses : entre les doigts poisseux de sucre de Blanche Neige lorsqu’elle lui offrait un insecte, entre les lattes du parquet où elle perdait ses épingles à cheveux, dans l’odeur de ses cheveux lorsqu’il y déposait le baiser du soir, dans son rire curieux qui s’étonnait de tout.

Et le temps passa à une vitesse absolue, suivant la trajectoire que nous connaissons tous. Il relia la première seconde de vie d’un homme à son dernier souffle, sans que personne ne puisse décrire avec exactitude la teneur de cette vie. Le roi mourut.

Désireux d’admirer les premières lueurs de l’aube sur la montagne, il était parti dans la nuit, avec son chien favori, un lévrier gris dont l’oreille était fendue. A quelques mètres du château, il trébucha sur une racine qui sortait de terre, tomba contre un tronc d’arbre couché et se rompit le cou, le visage tourné vers le ciel. On suppose qu’il eut le temps d’observer le jour se frayer un passage dans la nuit. On suppose que son âme le quitta lorsque le passage fut suffisamment large pour qu’elle puisse rejoindre le ciel. On suppose que la douleur n’eut pas le temps de circuler dans ses veines. On suppose qu’il mourut heureux, avec son chien adoré, en contemplant la naissance du jour.

La nouvelle arriva par la campagne, elle entra dans les écuries et gagna les cuisines, grimpa les escaliers de service et atteignit les antichambres et les appartements royaux : le maître était mort sur ses terres.

Lorsque l’intendant posa sur elle un admirable regard, Blanche Neige savait déjà. Elle venait d’avoir quinze ans et toute la vie devant elle. La journée fut un interminable défilé de condoléances. Quand le soir arriva, elle scruta l’obscurité qui s’offrait à elle et chercha, l’une après l’autre, les marques que son père avait laissées en elle. Chercha avec tant d’application qu’elle repoussa son chagrin jusqu’au matin.

14

Avec le roi mourut son époque.

Lorsque la reine eut jeté la première poignée de terre sur le cercueil de son défunt mari, elle tourna vers le ciel un visage impassible et comprit qu’une partie de sa vie venait de prendre fin. Elle régnerait sur l’autre.

De retour au château, elle désigna de la pointe de son index tout ce qui devait être enlevé : le bureau, le fauteuil, les livres, le lit, la petite chaise… tout ce qui pouvait rappeler le roi fut enlevé par une armée de serviteurs, déposé dans la cour et brûlé.

Elle héritait du château, des terres, des sujets et de l’Histoire. Elle reçut également, en même temps que le pouvoir absolu, le devoir de prendre soin de la fille unique du roi, dont la destinée l’indifférait.

Elle fit venir la bâtarde adolescente et la jaugea. Blanche Neige n’était pas belle. Elle était maigre, terne et introvertie. La reine jubila. Elle s’approcha de Blanche Neige et l’enlaça dans ses bras froids, et la tenant serrée contre son cœur qui battait à peine, elle lui fit le serment de prendre soin d’elle. Elle jura de lui épargner le chagrin, l’envie et les regrets. Elle caressa les cheveux de la jeune fille. « Ton père était le meilleur des hommes. Il t’a donné tout l’amour qu’il est possible de recevoir. Tu as eu ton comptant. Tu ne connaîtras plus désormais la douleur de perdre l’amour. Je te promets, chère petite Blanche, très chère petite Neige, qu’il n’y aura plus d’amour dans ta vie. ».

Par distraction, par peur ou par ignorance, Blanche Neige remercia chaleureusement la reine.

15

On pleura la mort du roi : ce fut la saison du deuil. Puis la reine rouvrit la salle de bal et ce fut la saison des fêtes. Des cuisines au salon, on se préparait à recevoir tout ce que le royaume comptait d’érudit, de talentueux, de puissant.

La reine fit coudre sur elle un fourreau magnifique, d’une couleur sombre qui rappelait le vin, lorsqu’il a séjourné longtemps dans le secret d’une cave. Elle désira des boucles d’oreilles en saphir et exigea qu’après avoir traversé le lobe de l’oreille, la tige rejoigne la pierre en une courbe parfaite. L’artisan souda les tiges directement aux oreilles de la reine. Il fit un tel effort pour ne pas trembler qu’il en sortit épuisé. Il dormit tout le jour qui suivit, et le jour qui suivit aussi.

Le premier bal eut lieu.

Lorsque la reine entra dans la salle bondée, le silence se propagea comme un feu de papier. Sa beauté était encore plus grande qu’on l’avait vantée. Un mètre derrière elle se tenait Blanche Neige, grisâtre jeune fille dans une robe un peu lâche. Les conversations glissèrent sur elle, dans les récits de bal, sa présence fut à peine mentionnée. Trois jours plus tard, elle fut oubliée.

On se souvenait pourtant de ce roi qui avait eu une fille d’un premier lit. Une fille au prénom étrange, qu’on écorchait volontiers : Branche Niaise revenait souvent. On la disait attardée dans l’enfance, on prétendait que ses humeurs tardaient à venir, qu’elle ne serait jamais bonne à marier, qu’elle se fanerait avant d’avoir fleuri.

Au cours des neuf bals qui se succédèrent cette saison-là, la reine fit invariablement son entrée avec Blanche Neige dans son sillage. Elle se nourrissait des murmures qui accueillaient chacune de ses apparitions, elle jouissait sans compter du plaisir d’être admirée, et se délectait du mépris qu’inspirait sa belle-fille. Elle gloussait intérieurement qu’on dise « belle-fille », alors qu’elle ne l’était pas, avec ou sans trait d’union.

Mais le soir du dixième bal (qui fut donné trois mois après le neuvième), quelque chose changea. La reine flaira l’odeur du sang et se retourna. La rage s’engouffra en elle, comme le vent dans une voile. Elle serra les mâchoires pour contenir l’envie de mordre qui s’était emparée de son corps. Le rouge montait aux joues de Blanche Neige.

16

Ce fut une stupéfaction. La façon dont la beauté de Blanche Neige, en quelques semaines à peine, surpassa celle de la reine fut une stupéfaction. Quiconque entendait dire que Blanche Neige était devenue une femme éclatait de rire, puis demeurait bouche-bée lorsqu’elle apparaissait.

Mais dire que Blanche Neige était belle, c’était voler la reine. Le taire, c’était la prendre pour une imbécile. Chaque jour, elle convoquait l’intendant pour lui poser la même question : « Laquelle est la plus belle du royaume ? ». Durant des semaines, l’intendant avait invariablement donné la même réponse : « Vous êtes la plus belle. ». Pendant des mois elle avait savouré ce compliment. Jusqu’au jour où la voix de l’intendant avait fléchi en prononçant cette phrase. Ce jour-là, elle l’avait giflé.

Blanche Neige était la plus belle. La reine aurait giflé le royaume entier. Elle devint dangereuse. On disait que sa haine n’avait pour limite que la rage.

« Vous êtes belle, ma reine. Mais Blanche Neige est plus belle encore. » répondit l’intendant lorsque la reine lui posa de nouveau la question. Elle le regarda droit dans les yeux et sourit.

« Mon cher, mon très cher et très fidèle ami. Je vous offre un cadeau. ».

Elle lui expliqua longuement, en détail, ce qu’elle attendait de lui. Chose étrange pour un homme de cette époque, l’intendant pleura. Alors la reine lui expliqua de nouveau ce qu’elle attendait de lui. Elle décrivit précisément les gestes qu’il ferait, les mots qu’il prononcerait.

Elle prit les deux mains de l’intendant entre les siennes et le regarda droit dans les yeux en déclarant que si par malheur, par distraction, par fierté ou pour une quelconque raison, il refusait ce cadeau, elle se verrait dans l’obligation de détruire le hameau où il avait vu le jour, qu’elle ferait brûler les champs et exécuter le bétail. Qu’elle instaurerait la famine et la peur dans tout le pays. Ainsi donc, on n’aurait plus le loisir de parler de beauté.

17

« Qui ne dit mot consent. » est une phrase qui revient souvent.

Qui ne dit mot consent, et ne peut s’en défendre.

L’intendant fit venir le peintre le plus renommé du royaume et lui demanda d’exécuter le portrait de Blanche Neige. Elle posa dans la lumière du matin durant trois semaines. Il utilisa pour le visage du blanc de zinc, dont la tonalité est légèrement bleutée, mêlé d’une pointe d’ocre jaune d’or et d’une pointe de vermillon. Pour la bouche, il choisit le rouge carmin, extrait du corps disséqué de la coccinelle, lequel mélangé au blanc de zinc donna le rose brillant qui arrondit ses joues. Pour les cheveux, il opta pour un noir obtenu par calcination de sarments de vigne, et au centre de chaque globe oculaire, il déposa une touche de bleu outremer. Il mit autre chose dans ce portait, qui pouvait être une partie de son âme ou un morceau de son cœur et qui le fit souffrir au-delà des mots.

Au terme des trois semaines, le portrait était achevé. Le peintre posa ses pinceaux sur la tablette de bois et espéra que Blanche Neige ferait un geste, aurait une parole. Mais ni le geste ni la parole ne vinrent. Il glissa dans sa poche l’enveloppe que l’intendant lui remit, une enveloppe renfermant plus d’humiliation que d’argent, et quitta le château.

L’intendant couvrit le portrait d’une étamine de lin et dans le même élan, annonça à Blanche Neige qu’il désirait lui faire découvrir les terres du royaume qui avait été celui de son père. Il l’avertit qu’ils partiraient tôt le lendemain matin, et qu’elle devait préparer ses affaires pour deux jours.

Blanche Neige sauta de joie, comme la jeune fille qu’elle était alors. Elle sauta de joie et s’exclama qu’elle était heureuse et ravie de pouvoir enfin explorer le royaume tout entier.

Durant toute la nuit qui précéda leur départ, l’intendant resta agenouillé devant le portrait de Blanche Neige et pleura.

Il pleura l’amour de son ancien roi. Il pleura la vie qu’il n’aurait jamais. Il pleura sa lâcheté et son sens du devoir, pleura qu’on dût dans cette existence, sacrifier le bonheur des uns pour celui des autres.

18

Le lendemain était le premier jour du printemps. L’intendant et Blanche Neige partirent tôt le matin en direction de l’est, vers les montagnes noires. Elle portait une robe légère, d’un bleu très clair, presque blanc. Il portait le petit sac de toile renfermant les affaires de Blanche Neige. Le sac était léger, il se balançait gaiement au bout de son bras. De loin, on pouvait les prendre pour un couple s’en allant pique-niquer. Blanche Neige était joyeuse, à bien des égards, elle était encore une enfant.

Ils traversèrent des champs, passèrent la rivière, enjambèrent des fossés et atteignirent une clairière au cœur de la forêt. Blanche Neige avait les joues rosies par la marche et demanda à reprendre son souffle durant quelques instants. L’intendant lui sourit gravement et posa le petit sac de toile à ses pieds. Rosissant encore plus, elle expliqua avec des mots emmêlés qu’elle avait besoin d’un peu d’intimité pour soulager un besoin naturel. Elle s’éloigna de plusieurs mètres, mais pas assez pour qu’il ne l’entende pas. L’intendant rougit à son tour, puis grimaça tant son désir soudain lui fit horreur.

Il savait que le moment était venu d’obéir à la reine.

« Tu lui diras que c’est de l’amour. Tu lui demanderas de te regarder, et tu lui diras que sa beauté fait naître cet amour-là. Tu la prendras de force et tu lui diras que la douleur qu’elle ressent s’appelle l’amour, que tous les hommes après toi l’aimeront de cette façon, car ils sauront instinctivement que c’est de cette façon-là qu’elle désire être aimée. Puis tu la ramèneras au château, en sang et en larmes. Et alors je jure, mon cher ami, que sa beauté restera tranquille. »

Il convoqua ses années de soumission. Il convoqua ses désillusions, son sentiment d’impuissance, sa frustration, il convoqua même la violence de son désir. Il érigea une colère froide et une rage incontestable qui firent trembler ses mains. Lorsque Blanche Neige réapparut devant lui, il se jeta sur elle et la coucha dans l’herbe tendre de la clairière. Il arracha le corsage aérien de la robe bleue, libéra les seins, releva la jupe et plaqua son corps massif entre les cuisses écartées de force.

Blanche Neige ne disait mot, elle l’observait. Il sut que rien, ni le temps qui passe, ni la conviction d’avoir épargné la misère au royaume, ni les bontés dont il pourrait s’acquitter jusqu’à sa mort, rien ne pourrait jamais lui faire oublier ce regard.

19

Il s’arracha au corps de Blanche Neige, remonta son pantalon et partit en direction du château. Il courait. Courait probablement plus vite que jamais, si tant est qu’il eut couru dans sa vie. Il quitta la clairière, il sauta par-dessus les fossés boueux, il mouilla ses guêtres dans la rivière et s’enfonça dans un champ. Il haletait, son visage luisait de sueur. Il reprit son souffle, à demi plié, les mains posées sur ses cuisses. Il vit un lièvre encore vivant, pris dans un piège de braconnier. Il le détacha précautionneusement et d’un coup de lame lui fendit le ventre et libéra les entrailles chaudes. Il mordit dans la chair à pleines dents, s’en remplit la bouche et déglutit bruyamment. Le sang ruisselait le long de son menton, jusque dans son cou, sans qu’il prenne la peine de l’essuyer. Il avait faim. Il avait faim de tout ce que le monde comptait de vivant.

Il poussa la porte de la reine les cheveux en bataille, de la boue jusqu’aux cuisses. Il sentait la transpiration et la mort. Il s’approcha, se tint devant elle, et de toute sa hauteur qui la dépassait de quinze centimètres au moins, il lui dit : « Tu es à moi. ». Il posa sa bouche sur la sienne, sa bouche souillée de sang, et l’embrassa avec force. Cette reine qui n’avait pas de cœur se soumit avec tendresse.

Lorsque le jour déclina, l’Intendant fut saisi d’un grand rire qui partait plus bas que le ventre et montait jusqu’aux yeux.

Debout au centre de la chambre, la reine recouvrait son corps d’étoffes sombres et rigides, les saphirs tanguaient aux lobes de ses oreilles, frôlant son cou, jouant avec la lumière du soleil couchant. L’Intendant tendit sa main ouverte et ordonna : « Donne. »

La reine ne comprit pas tout de suite. « Donne tes boucles d’oreilles. » demanda-t-il d’une voix dont la douceur était absolue.

La reine caressa délicatement les tiges qu’elle savait scellées, elle saisit chacune des pierres entre le pouce et l’index et tira d’un coup sec. Cette douleur-là ne la fit pas souffrir. Elle déposa les saphirs dans le creux de la main de l’Intendant qui la remercia.

Ceux qui l’ont vu racontent. L’Intendant fit suspendre le portrait de Blanche Neige au-dessus du lit, de telle sorte qu’il puisse, déclara-t-il, la contempler chaque fois qu’il servirait sa reine.

20

De Blanche Neige, on ne sait rien. Mais elle savait.

Elle savait n’avoir pas été désirée, savait que le désintérêt de la reine avait engendré l’amour de son père pour sa minuscule existence. Et l’amour de son père n’avait pas eu de limites, car Blanche Neige n’avait pas eu de maman. Par chance, une chance immense incarnée dans une racine sortie de terre, son père ne connut jamais sa beauté. Il mourut avant de perdre la raison. Blanche Neige savait que cette chance lui avait été offerte et ne pouvait être reprise.

Forte de cette chance, elle se perdit dans la forêt. Par trois fois, en se trompant de direction, elle revint à la clairière où l’intendant l’avait abandonnée. Par trois fois, l’empreinte que son corps avait laissé l’herbe aplatie lui donna un haut-le-cœur. Ne sachant où aller, elle erra une partie de la nuit, guidée par une lune à moitié pleine, et arriva enfin devant une maison dont la façade grise se mêlait à la montagne. L’intérieur de cette maison était creusé dans la roche.

Pendant quinze ans, elle avait été tenue à l’écart du monde. La vie au château lui avait été ordinaire, ignorant tout de la vie des gens ordinaires. Jamais son cerveau n’aurait pu formuler la supposition de vies différentes. Aucune porte, jamais, n’était restée fermée devant elle.

Elle s’allongea sur la pierre froide, devant cette porte qui ne s’ouvrait pas et posa sa tête sur le sac de toile contenant les quelques affaires qu’elle avait emportées. Elle les énuméra : une serviette de toilette, une longue chemise blanche, une sur-robe beige, une brosse à cheveux, un morceau de savon parfumé à la rose. Elle s’endormit, le nez enfoui dans ce parfum de rose.

Au petit matin, la porte s’ouvrit, la tirant d’un sommeil sans rêve. Lorsqu’elle leva les yeux, elle les vit tous, réunis autour d’elle, intrigués et embarrassés. Elle eut le pressentiment que cette scène en augurait une autre.

21

Ils étaient nombreux : six, peut-être sept ou huit. Leurs vêtements étaient déchirés et tâchés, leurs cheveux hirsutes, longs et emmêlés. Ils parlaient entre eux une langue qui semblait étrangère. Le premier, le plus âgé, tendit ses doigts aux ongles noirs vers le visage lisse de Blanche Neige et esquissa une caresse avant de reprendre sa main, comme s’il s’était brûlé. Il lâcha un ricanement et sautilla sur ses pieds, comme une petite chèvre. Blanche Neige eut peur d’abord. Elle se hissa sur ses jambes, serrant le petit sac de toile contre sa poitrine. Voyant sa peur, ils reculèrent, cachant leurs mains derrière le dos, comme un seul homme. Ce même mouvement exécuté par tous en même temps surprit Blanche Neige qui se mit à sourire, et ils lui sourirent en retour, dévoilant leurs dents blanches, au milieu de leur visage crasseux, envahi par une barbe archaïque.

Quiconque vivait au royaume connaissait l’existence des frères Lenain. On les disait grossiers et sales. On racontait qu’ils braconnaient sur les terres du royaume, qu’ils vivaient dans une grotte, dormant les uns sur les autres, mangeant à même leur unique gamelle, comme des bêtes. Ils avaient eu pour mère une femme sans joie, qui se donnait en échange de nourriture, d’habits usés ou de savon. Tous avaient son regard, mais aucun n’avait les mêmes oreilles ou le même nez, car chacun avait un père différent. Elle les avait abandonnés. Les plus âgés s’étaient occupés des plus jeunes, sans se soucier du monde et de ses usages.

Ils firent entrer Blanche Neige dans l’unique pièce de la maison. Elle vit, posée sur la table, la grande marmite dans laquelle ils faisaient réchauffer leurs repas, sans jamais la laver. Le sol collait aux semelles de ses souliers délicats. Il n’y avait nulle part où s’asseoir et poser son sac sans craindre de se salir.

« Je m’appelle Blanche Neige. » déclara-t-elle. Son prénom ridicule résonna bêtement dans la pièce crasseuse. Ils firent tous un grand « Oh » qu’ils modulèrent en ricanant. Ils n’avaient pas de prénom, n’en avaient probablement jamais eu, n’en voyaient pas l’utilité. Ils parlaient à la cantonade et faisaient tout ensemble, ne s’éloignant jamais au point de devoir être appelés.

Blanche Neige avança d’un pas vers celui qui semblait le plus âgé, c’est-à-dire le plus sale. « Comment t’appelles-tu ? » lui demanda-t-elle. Il haussa les épaules. « Je ne sais pas. » dit-il d’une voix qui chantait. « Et toi ? » demanda-t-elle au suivant qui répondit sur le même ton.

Celui qui semblait le plus âgé, c’est-à-dire le plus sale, leva un doigt vers le plafond et dit « Nous allons travailler. ». Ils quittèrent la pièce, comme un seul homme.

Ainsi vivaient les frères Lenain : comme un seul homme.

22

Ils crachaient les ongles qu’ils rognaient avec leurs dents. Ils tranchaient leurs cheveux à la lame d’un couteau lorsque leur masse devenait lourde. A la pointe de ce même couteau, ils extirpaient d’entre leurs dents les morceaux de nourriture qui y restaient coincés. Ce couteau était aussi celui qui servait à racler la corne de leurs pieds. Après chaque repas, il passait de main, et chacun l’utilisait à sa guise, selon ses besoins.

Ils urinaient et déféquaient dans la forêt, comme les animaux. Ils travaillaient dehors. On prétendait qu’ils creusaient d’autres grottes dans les montagnes, qu’ils sculptaient la pierre et modelaient la terre. Ils rentraient le soir, épuisés au point de ne pouvoir se parler et s’allongeaient les uns contre les autres, sur l’unique paillasse, au fond de la maison troglodyte. Une vie dont on aurait pu dire qu’ils la vivaient comme des bêtes, mais qui était une vie sans heurt et sans chagrin, sans pour autant être une vie heureuse. Une vie simple, qui n’avait pas vocation à être observée ni jugée.

Seule, dans la sombre, sale et unique pièce, Blanche Neige attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité, attendit que ses narines apprivoisent l’odeur écœurante, et au terme de cette attente (qui dura peut-être une heure), elle décida de rester là, puisqu’elle n’avait nulle part où aller.

A la tombée de la nuit, les frères Lenain poussèrent la porte de leur maison et trouvèrent Blanche Neige telle qu’il l’avait laissée : inerte. Ils commencèrent à s’affairer autour du feu. L’un dépeça un animal et jeta les morceaux de viande dans la marmite, l’autre ajouta des poignées d’herbes et de racines, un autre encore y versa un pichet d’eau. Le feu stabilisé, la marmite suspendue, ils se tournèrent vers Blanche Neige qui n’avait fait qu’attendre, et l’invitèrent à leur table. Il fallut pour bien faire, porter le billot qui lui servit d’assise. Elle s’assit parmi eux, avec toute la grâce d’une princesse, la seule chose au monde dont elle était vraiment capable.

Lorsque son voisin de droite lui tendit le couteau, elle se mit à rire, et son rire gagna l’assemblée. Ainsi donc commença une série de joyeux dîners dans la maison des frères Lenain, où résonnait désormais un rire de femme, ce qui est déjà beaucoup dans la vie d’un homme, fut-t-il sept (car ils étaient sept, en réalité).

23

Tout finissait toujours par de se savoir. Toujours.

Il fut ébruité que dans la maison perdue au milieu de la forêt, une jeune femme avait enchanté les sept frères. On racontait que les rires passaient sous la porte et par les fenêtres, qu’ils résonnaient dans les clairières, les arbres creux et les carcasses des bêtes mortes. On disait que cette femme était fille de roi et qu’elle se complaisait dans la crasse et l’étroitesse de la grotte des Lenain. On la décrivait belle, sauvage et gourmande de plaisir.

La rumeur traversa la forêt, enjamba les fossés boueux, s’insinua dans les douves et grimpa jusqu’aux appartements royaux, où la reine vivait paisiblement, dans l’attente dès le matin de retrouver son amant, le soir venu. Elle croyait Blanche Neige perdue à jamais, elle avait naïvement imaginé que seul son portait lui avait survécu. Mais la rumeur disait tout autre chose.

La reine eut peur, une peur qui la prenait au ventre et lui coupait le souffle plusieurs fois par jour. C’était la peur de perdre son amant, et cette peur irrationnelle ne trouva bientôt plus aucun répit, pas même dans l’étreinte, pas même dans les paroles d’amour que l’intendant chuchotait à son oreille.

Le désir de savoir Blanche Neige morte se fraya un chemin dans ses pensées, graduellement, au fil des jours, et occupa une place si importante qu’il n’y eut bientôt plus aucune place vacante.

Elle fit monter dans ses appartements la malle qui contenait les affaires de Blanche Neige. Au milieu des robes à peine usées et des livres jamais ouverts, elle trouva un coffret à bijoux. Un petit peigne ornemental en corne, orné de nacres, délicieusement ouvragé, attira sa convoitise. Une femme qui aurait un jour possédé un tel peigne n’aurait jamais pu s’en défaire et aurait été longtemps désolée de l’avoir perdu. La reine eut un tendre sourire en le contemplant, elle imagina la joie sur le visage de Blanche Neige, et l’émerveillement qu’éveillerait la vue de ce bijou. Elle triompha intérieurement.

Elle fabriqua le poison, avec des plantes sauvages et des herbes folles. Un poison tellement violent qu’il suffisait d’en déposer quelques gouttes sur la peau pour stopper net les battements du cœur.

24

La reine se présenta devant Blanche Neige vêtue d’une robe en coton épais, non blanchi, comme en portaient à l’époque les servantes. Délestée de ses étoffes précieuses, les ongles nus, les cheveux défait, elle ressemblait aux femmes qui circulaient en silence dans ses appartements. Elle était ordinaire, méconnaissable.

Sans prononcer un mot, elle ouvrit dans sa main le mouchoir blanc plié en quatre et révéla le petit peigne de corne incrusté de nacres. Blanche Neige s’exclama joyeusement en reconnaissant ce bijou dont elle avait jadis aimé parer ses cheveux, et dont on disait qu’il était un cadeau du roi offert à sa mère du temps de leur amour. Elle glissa le peigne dans ses cheveux noirs, les dents enduites de poison raclèrent la peau de son crâne. Elle chercha des yeux un miroir pour s’y mirer, mais dans la maison troglodyte des frères Lenain, il n’y avait pas de miroir. Elle ouvrit une fenêtre, l’orienta face au jour, de façon à pouvoir capter son reflet. Elle se vit.

Elle se vit, et alors elle sentit son cœur se suspendre dans son sein et la respiration lui manquer. Elle sut à cet instant précis qu’elle quittait sa minuscule vie. Un sourire se dessina sur ses lèvres : rien n’allait lui manquer, rien ne lui manquerait plus. Elle comprit, à l’instant même où elle la perdait, combien sa vie avait été insignifiante et vaine. Elle comprit qu’elle n’avait rien offert, rien accompli, rien ressenti. Elle tomba sur le sol poisseux de la maison, les yeux tournés vers la fenêtre qui s’ouvrait sur le ciel. Sa bouche chercha en vain à attraper un peu de l’air qui se trouvait dans la pièce, comme un poisson sorti de l’eau, mais elle n’eut pas la force de faire entrer cet air en elle. Elle concentra toute son attention sur le petit morceau de ciel bleu, et trouva formidable qu’il y ait dans ce monde un endroit aussi lumineux.

Ainsi mourut Blanche Neige, un peu avant onze heures, le matin d’un jeudi de juillet.

25

« Mon ventre est la plaine immense du royaume.

Dans mon ventre gîte la grotte qui abrite l’humanité.

Mes bras, mes jambes sont les arbres des forêts, des racines à la cime.

Mes cheveux sont le vent.

Mon sang frémit dans l’eau des rivières, court dans les fleuves, se jette dans l’océan.

Mes yeux regardent tout. Ils voient tout. Mes oreilles entendent tout, et par-dessus tout, le silence immense dans lequel repose le monde, une fois que toutes les voix se sont tues.

Eclatée, éparpillée, diffuse. Tout (et le rien de ce tout) est à la fois en moi et en-dehors de moi.

Envol d’oiseaux, nuées de cris et de plumes, poussières de papillon, bourdonnement de ruche, borborygmes de vers, bruit de pas, frissons de jeunes faons, chrysalides rompues, braillement de nourrissons, bruit de pas, éclats de rire, branches brisées, bruit de pas, grincement de cailloux, frottement du sable contre la roche, bruit de pas, sifflement du vent dans les branches, pépiement d’oiseaux, bruit de pas, craquements de coquille, éclatement de bogues, bruit de pas, bruit de pas encore, éclats de voix, plaintes, gémissements, lamentations, feulements, frottement d’un corp trainé sur un sol de pierre, ricochet du petit peigne de corne tombé sur le sol. Silence. »

Elle ouvrit les yeux, quitta ce paradis où elle reposait en paix, et la mort dans l’âme, elle sourit aux frères Lenain.

26

Comme on sème le blé sur une terre labourée, les frères Lenain répandirent l’histoire de la mort de Blanche Neige dans tout le pays. Certains apprirent sa résurrection avant que la nouvelle de sa mort ne les atteigne. D’autres ne surent jamais qu’elle était de nouveau vivante. Les derniers, enfin, n’eurent connaissance ni de la menace qui avait pesé sur elle, ni du sauvetage miraculeux qui s’en était suivi.

Les frères Lenain avaient toujours habité cette maison à moitié creusée dans la montagne. Ils avaient toujours travaillé de leurs mains, jour après jour, s’épuisant à une tâche dont ils ignoraient les bénéfices. Rien dans ce monde n’avait jamais éveillé le désir ou la peur de le perdre. Jusqu’à l’arrivée de Blanche Neige, ils s’étaient préservés de l’envie.

Ils jetèrent au feu le peigne ornemental. Ils demandèrent à Blanche Neige de ne plus sortir, à moins d’être drapée dans une grande cape. Elle eut interdiction d’adresser la parole aux inconnus. Ils exigèrent que la porte de la maison soit toujours fermée, les volets rabattus, même en plein jour. Elle ne devrait plus chanter durant leur absence.

Un soir, ils la trouvèrent souriante, la mine dorée, les joues rosies par le soleil. Ils lui reprochèrent d’avoir exposé son visage au grand jour. Ils imposèrent une nouvelle cape, plus sombre, avec une grande capuche. Le lendemain matin, lorsque Blanche Neige voulut sortir, elle ne trouva pas ses chaussures.

Ainsi, jour après jour, au prétexte de la protéger de la méchante reine, ils bâtirent une prison autour de leur bien-aimée.

Blanche Neige avait la nostalgie des cours d’eau, du vent dans ses cheveux, de la lumière du matin. La gratitude envers ceux qui l’avaient accueillie, nourrie, ramenée à la vie se transforma en rancœur. La honte d’éprouver cette rancœur l’empêchait de partir.

Alors elle devint imprudente et distraite.

27

Elle prit l’habitude de quitter la maison juste après le départ de frères, pour se rendre au village, sur la place où chaque jour les marchands déballaient leurs affaires. Constatant qu’elle n’attirait aucunement l’attention, elle se mélangea à la foule, écouta les conversations et soupesa les fruits.

Bientôt, comme une trainée de poudre invisible à ses yeux, la rumeur se répandit dans tout le royaume. Il y avait une femme, jeune et belle, qui allait nus pieds dans les rues du village. Du tissu de sa robe, on voyait la trame, mais elle ne semblait pas misérable et ne mendiait pas. Son accent et la tournure de ses phrases trahissaient une éducation. Trop pauvrement vêtue pour être paysanne, certains suspectèrent qu’elle habitait le château et venait chercher quelques distractions auprès des petites gens pour alimenter les conversations mondaines. Elle fut suivie.

C’est ainsi que le nom de Blanche Neige, une fois de plus, se propagea dans tout le royaume et parvint jusqu’aux oreilles de la reine, qui n’eut pas à se pencher, cette fois, pour le recueillir. Blanche Neige était revenue d’entre les morts, elle connaissait donc tous les secrets du monde.

Il se forma un long cortège devant la porte de la maison troglodyte. On voulait tout savoir de l’au-delà, on réclamait des nouvelles des disparus, on s’inquiétait de l’enfer et du paradis. On était avide d’être jugé à sa juste mesure.

Blanche Neige se désola d’avouer aux frères qui l’avaient recueillie qu’elle avait désobéi, elle leur demanda de faire barrage contre la foule. Elle refusa tout net de parler à la multitude qui se pressait devant la maison. Elle n’avait aucun secret à révéler. De l’au-delà, il lui restait l’inavouable nostalgie d’une puissante liberté.

Au fil des jours, la foule se dispersa et les frères Lenain, rassurés qu’aucune menace n’ait été énoncée, décidèrent de reprendre leur travail. En ouvrant la porte, ils furent éblouis par la lumière d’un jour magnifique. Ils restèrent figés un instant, leurs yeux s’habituèrent à la lumière, et ils virent cette femme maigre, vieille et tremblante qui se tenait devant eux.

28

Les frères Lenain assistèrent tous à la même scène : la vieille fit jaillir d’entre ses frusques une main grise et osseuse. Entre ses doigts crochus, elle tenait un cœur rouge et chaud, visqueux de sang et qui battait encore. Au même moment, Blanche Neige bondit hors de la maison, comme un faon du jour, et se précipita vers la vieille, en s’exclamant « Quelle belle pomme ! ». Aucun des frères n’eut un geste ou un mot pour la retenir, tant ils étaient sidérés de voir ce qu’ils voyaient.

« Mange, petite, je n’en ai plus besoin. » souffla la voix chevrotante. Alors Blanche Neige prit entre ses mains fines et délicates le fruit que la vieille lui tendait et mordit à pleines dents dans la chair juteuse et sucrée. Les frères crurent défaillir, mais c’est Blanche Neige qui s’affala lourdement sur le sol terreux.

Elle tomba sept fois dans leurs yeux réunis. Sept convulsions déformèrent son visage et firent se tordre son corps. Sa souffrance était totale. Elle s’arc-bouta une dernière fois et retomba, immobile, dans un silence dense, débarrassé des bruits de la forêt.

La vieille eut à peine un regard pour la créature qui se mourait à ses pieds. Elle fit demi-tour et pénétra dans la forêt. Les frères jurèrent qu’à chaque pas, son dos se redressait et ses cheveux s’assombrissaient. Bientôt au loin, ils entendirent un rire de jeune femme, un rire empreint d’une joie sincère, touchante et dénuée de haine.

La nuit succéda au matin, et pas un frère ne bougea.

Désormais tous les jours seraient des jours sans elle. Ce qu’ils avaient tant redouté s’était produit sous leurs yeux. Comme si la peur devait être récompensée.

Les bêtes sont tuées pour être mangées, mais ils ignoraient ce qu’il advient des humains. Ils n’avaient aucune religion, ils n’avaient pas reçu d’éducation. Ils firent ce qu’ils estimèrent être juste.

Ils portèrent Blanche Neige dans la forêt et trouvèrent une grande pierre plate sur laquelle ils la déposèrent. Puis ils partirent travailler, comme ils l’avaient toujours fait, comme un seul homme, triste et fatigué.

Puisse le temps faire son œuvre et laisser le souvenir de Blanche Neige se décomposer sept fois dans leur mémoire.

Puisse la rivière du temps charrier la douleur sept fois loin de leur cœur.

Puisse la lassitude venir à bout de tous les chagrins, sept fois.

Puisse un malheur plus grand venir à bout sept fois de celui-ci.

29

Une saison passa sans qu’un rayon de soleil n’effleure la pierre plate.

Puis vint un prince. Le royaume de son père n’était pas tranquille. Beaucoup de batailles s’étaient succédé pour nourrir une guerre qui n’apporta aucun triomphe, seulement la paix sur une lie de morts.

Le prince ne croyait en rien. Son regard vide était incapable de distinguer la beauté qui existe en ce monde. Entre ses jambes, seul son cheval pouvait se cabrer. La fuite guidait ses pas, plus surement que la quête. Ses pensées ne formulaient aucun désir.

Il atteignit la clairière. Des petites médailles de soleil dansaient sur son habit, le bruit des sabots était assourdi par l’herbe épaisse et grasse. Il entendit qu’un ruisseau courait à proximité, il voulut s’y rendre pour abreuver son cheval et rafraîchir sa nuque. C’est alors qu’il vit Blanche Neige, étendue sur la pierre plate.

Le prince connaissait la mort, son odeur, son aspect, ses dangers. Il savait l’urgence de mettre un cadavre en terre. Il appela, mais personne ne vint. Il descendit de sa monture, le nez enfoui dans le creux de son coude et s’approcha du corps.

Le visage qu’il contemplait ne portait aucune trace d’angoisse ou de douleur. Les yeux n’avaient pas encore plongé dans leurs orbites. A vrai dire, il n’avait jamais vu de mort aussi paisible et l’idée lui vint qu’elle avait pu être désirée. Comme il voulut mourir, soudain ! Comme il lui enviait son calme et sa douceur !

Il s’allongea sur la pierre plate et glissa son visage dans le cou du cadavre et respira l’odeur de pomme un peu pourrie qui s’en dégageait. Il prit la main inerte dans la sienne et la serra. Il se mit à parler, d’une voix cassée.

Le cheval se cabra dans un hennissement et galopa jusqu’à la rivière. Le silence reprit sa place.

Le prince raconta qu’il était fatigué de ce monde, qu’il n’y trouvait aucun plaisir, aucune joie. Il la supplia de l’emmener dans sa mort. Il pleurait dans son cou, des larmes salées qui se mélangeaient à l’odeur de pomme pourrie. Il implorait mais elle ne bougeait pas.

Il n’y a rien à comprendre du chagrin que lui causa la perte de ce qu’il n’avait jamais possédé ni cherché.

Il s’accrocha à elle, la serra dans ses bras presque au point de la broyer. Puis dans un mouvement de rage et d’impuissance, il la rejeta loin de lui. Le corps de Blanche Neige tomba de la pierre plate et s’alourdit sur l’herbe.

30

Selon une trajectoire prédestinée, le petit morceau de pomme remonta l’œsophage. Blanche Neige toussa et cracha. L’air lui revint, encore une fois.

En l’éclair d’un instant, elle apprit à grandir.

Des mêmes gestes répétés, des mêmes erreurs acquises, elle se forgea un nouvel instinct.

Le prince posa son genou à terre, comme le voulait la coutume, et demanda à prendre sa main dans la sienne.

Un peu plus loin dans la forêt, les frères Lenain goûtaient à la douceur de cette fin d’après-midi et pour la première fois depuis des semaines, apprécièrent la beauté du ciel.

Encore plus loin vers le château, la reine s’aperçut avec effarement que son amant suivait du regard une jeune comtesse aux yeux clairs.

Quelques mètres plus bas, le terrain glissa derrière la chapelle, le cercueil du vieux roi mort se rapprocha de quelques centimètres de celui de la marquise.

Le prince tendit la main. Blanche Neige retint la sienne.

Arrière-plan

« J’avais un morceau d’enfance coincé en travers de la gorge. Un bout de cœur étranger qui obstruait le chemin de mon cœur familier. Depuis le jour de ma naissance, on me force à avaler des histoires qui ne sont pas les miennes. On m’enferme dans une peau qui m’est étrangère. On me prête des sentiments auxquels je ne comprends rien.

Je n’ai pas assez d’imagination pour aimer. Je n’ai pas envie qu’une autre main prolonge la mienne. Moi qui ne possède rien, je n’en veux pas plus. Je ne t’attendais pas, mais tu es venu. Que dois-je faire de toi ?

C’est à peine si j’ai envie de te parler. J’aime le silence et je ne te connais pas. Tu me déranges. Passe ton chemin. »