Il arrive que nous soyons dimanche

Il arrive que nous soyons dimanche et que le soir se faufile doucement par la fenêtre ouverte. Il arrive que nous soyons dimanche et l’envie d’aller voir ailleurs. Il arrive que nous soyons dimanche et la rage envahissante surmonte la décence polissée. Il arrive que nous soyons dimanche et que luttent l’une contre l’autre lassitude et force vive. J’aimerais avoir envie. J’aimerais avoir envie de m’asseoir face à mon écran et d’être tout entière happée par mon travail. J’aimerais être absorbée, centrée, concentrée, habitée d’une force et d’une détermination inusables. Croire qu’il est utile de faire ce pour quoi je suis payée. J’aimerais avoir l’assurance d’être utile, de contribuer à rendre le monde vivable, à le rendre plus juste, plus beau. Je mesure déjà la chance que j’ai, de faire ce travail plutôt qu’un autre qui me plairait moins. D’avoir ce travail tout simplement, et le luxe de m’en plaindre. Je suis ce petit rouage de la machine, celui qui pollue autant qu’il trie, celui qui veut limiter son empreinte et que tord le désir de laisser une trace. Il arrive que nous soyons dimanche et que nos ambivalences nous sautent à la figure. Il arrive que nous soyons dimanche et que la douceur de l’air me rappelle les printemps de mon adolescence qui étaient à coup sûr l’adolescence de ma vie, où je pressentais qu’une liberté immense s’ouvrait à moi. Et comme pour le reste, je me suis précipitée à l’encombrer. Il arrive que nous soyons dimanche, chaque semaine.

Les titres

Baptiser une peinture apporte une seconde lecture. Pourquoi Les poux plutôt que Les pois ou Autoportrait numéro 7 ou Lumière derrière? Le fréquent Sans titre suivi de la date me déçoit toujours. Je me demande pourquoi certaines et certains peintres ne nomment pas leur œuvre. C’est rester dans l’inachevé, pour se donner peut-être le droit de reprendre ultérieurement le pinceau et tout changer. Sans titre, ça m’agace. La dissimulation de l’intention ou l’aveu du néant, débrouillez-vous avec. Le titre raconte une histoire, il emmène l’image au-delà, il balise le chemin, donne une clé mais pas la porte. J’aime les titres et peut-être devrais-je parler de légende qui ouvre un royaume.

Le titre pourrait être une phrase Femme se grattant le crâne en quête d’attention, qu’en pensez-vous ?

Retour au pays

Bagarré

J’ai déserté pendant quatorze années un territoire où je régnais seule et qui était mon pays, pas tout à fait natal, mais qui fut néanmoins le pays où grandissait la part méconnue de ce que je suis censée être. Si tant est que nous soyons amenés à nous incarner.

N’ayant pas la possibilité de peindre aussi longtemps que je l’aurais souhaité, d’avoir un lieu où poser de grands châssis, de laisser cavaler la sauvagerie qu’implique l’état de peindre, je l’avais mis de côté. Un renoncement que j’ai plutôt bien vécu, n’ayant au bout du compte ni les connaissances techniques, culturelles ou sociales pour en faire un métier. N’ayant pas envie d’en faire un moyen de subsistance qui impliquerait d’avoir un talent ou une singularité qu’il faudrait imposer aux regards. N’ayant pas, tout simplement le courage ou la confiance ou la certitude de n’être pas dévorée par la folie.

N’ayant pas. N’ayant pas. N’ayant pas. Parfois je prétendais avoir envie de m’y remettre. Mais rien ne semblait possible. Ça n’aurait pas été « comme je voulais ». Il n’y a pas grand chose qui a été comme je l’aurais voulu, mais la route est longue et je suis parvenue à m’arranger avec tout ça. Avec moi. Je suis finalement devenue assez différente de celle que je pensais être.

Pendant mes dernières vacances, j’ai ressorti deux toiles vierges qui me restaient d’avant et mes vieux tubes de peinture à l’huile. Et j’ai recommencé. Curieusement, ça n’a pas été difficile. Le geste est demeuré vivant, je retrouve cette bizarrerie qui consiste à réaliser une image qui s’impose derrière le regard, et qui surgit différente, tant elle refuse d’être aménagée par la force. Je me sens bien, je suis rentrée au pays. Quelques heures par semaine.

Vue de la cheminée, avec des peintures de toutes les époques d’avant

Je pimente mon couple

Hier soir, nous avons modestement fêté notre petite semaine sans alcool (et sans bière). Attention, ça n’a pas été la folie de nos jeunesses… Loin de là ! Ce que nous avons perdu en démesure, peut-être l’avons-nous gagné en matins productifs.

Conformément à la mode en vigueur, nous avons dîné sur le trottoir, le long des passants, dans cette étrange atmosphère de désapprobation et d’envie.

Nous sommes fascinants. Les libertés que nous prenons, individuellement ou collectivement interrogent les autres, c’est à dire nous concernent. Qui choisit de sortir, qui s’assied un peu trop près, qui pose la main sur le bras d’un autre, qui embrasse, qui se déplace avec aisance dans un monde en retrait. Le malaise assumé d’être servis, visage nu, par un serveur masqué. Ce déséquilibre qui s’installe.

Nous étions donc assis, de part et d’autre de cette table bancale, collée à la vitrine d’une boulangerie fermée, évitant de regarder les passants qui se retenaient de nous observer, quand un chien, probablement atteint de covid, choisit d’honorer le trottoir.

Nos amis canins sont bien malins.

Bonne fin de semaine !

Beyrouth en tête

Lorsque ma mère entrait dans ma chambre d’enfant, il arrivait qu’elle s’exclame « C’est Beyrouth ici ! » sur un ton qui ne permettait aucun doute : j’avais merdé. Sur quoi ? Je n’aurais su le dire, ignorant ce qu’était Beyrouth. Je n’ai pas posé la question, et on ne me l’a pas expliqué. On présume aux enfants des connaissances innées. Quelques heures plus tard tombait l’éclairante injonction : range ta chambre.

Longtemps, le nom de Beyrouth a véhiculé l’image de ma chambre, tous jouets dehors, longtemps il a été l’évocation d’une après-midi bien employée. Le désordre du jeu n’est pas le chaos de la guerre civile. Ce trait d’humour de ma mère, au fond, n’était pas si drôle.

D’autres fois, elle disait de ma chambre qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Cette phrase-là, je la prenais comme l’oracle désolant de la mauvaise mère que j’allais devenir. Celle qui perd ses petits dans le désordre de la vie. En même temps, je doutais qu’une véritable chatte à l’odorat surpuissant puisse égarer ses petits dans une pièce fermée, même bordélique. Cette phrase-là, en plus de n’être pas drôle était complètement invraisemblable. Mais Beyrouth, c’était le mystère.

Beyrouth est ce nom qui survient à la radio un matin, pour témoigner de la crise économique qui frappe si durement ses habitants, témoigner du manque de tout, du sombre désespoir, de l’impuissance déjà. Ce vers quoi tendent nos sociétés. Quelques jours plus tard, le nom de Beyrouth revient encore, et c’est encore ma chambre d’enfant qui survient en premier dans mon esprit, mais non, ça n’est pas une bonne après-midi de jeu, ça n’est pas le désordre mais le chaos. Une femme dit « On ne reconstruira jamais, c’est fini. » elle pleure. Sa ville n’existe plus. C’était quoi déjà ? Du nitrate d’ammonium, 2750 tonnes, avec lesquelles vous pouvez au choix, fabriquer de l’engrais ou un explosif. La médaille et son revers. Ce vers quoi tendent nos sociétés, encore, et ce qu’elles ne cessent de reproduire.

Je préférais le temps de l’ignorance, lorsque Beyrouth désignait mon boxon, à celui de maintenant qui raconte les chambres détruites, les chambres vides, les chambres désolées.

J’ai donné là : https://www.allianceurgences.org/urgences/urgence-liban/

Et hop !

Cinq jours que cette image figure dans mes brouillons, dans l’attente d’un petit texte qui raconterait la joie d’être bientôt partie. On prend sa valise et on se casse, adieu routine, à nous les apéros face à l’horizon, les réveils tardifs et les promenades sans contrainte. Comme dirait l’autre, je monte l’escalier, c’est le meilleur moment. Ça m’a toujours semblé absurde, ce concept de « youpi les vacances ». Si notre vie ordinaire est tellement nase, qu’on en est réduit à se traîner d’une semaine de vacances à une autre pour tenir le coup, est-ce qu’on ne ferait pas mieux d’essayer autre chose ? Oui mais pas le temps, pas l’énergie, d’abord le repos, la déconnexion, et ensuite on verra. Sauf qu’on ne voit jamais. Il y a aussi ceux qui sont avides de voyage et de découvertes, qui épargnent pour voir le monde, ceux-là me font vachement envie (un peu comme la vie de princesse me fait vachement envie), mais ça n’est pas pour moi. Voyez-vous, je ne sais pas visiter. Je n’ai pas envie d’aller voir comment font les autres si je ne peux pas faire comme eux. Etre de passage ne m’intéresse pas. Je me pose. Je reste. Ou alors je n’y vais pas. C’est bizarre mais c’est ainsi. Ça laisse de la place dans les avions, mon empreinte carbonne m’en remercie. Oh évidemment on peut trainer dans les musées de monde entier, mais ceux de Paris ne m’ont pas beaucoup vue…

J’aimerais pour les vacances emporter le bon roman, de ceux qui occupent l’esprit pendant la marche et qu’on est heureux de retrouver lorsqu’un moment de calme se présente. Voilà qui serait idéal, avec un rayon de soleil pas trop vachard et une assise confortable. Je vais remettre quelques coussins et quelques nuages, pour être sûre.

Je vous tiendrai au courant. Bonne fin de semaine les amis, et lavez-vous les coudes (le virus est toujours là, pas d’embrassade et chacun son verre).

Choisis ton attitude

Comme toutes les femmes qui ont séjourné dans les années quatre-vingt-dix, je fais ce que je veux avec mes cheveux. Bien que la normalité demeure un fantasme. Quelle est-elle, cette normalité dont on nous avait vanté le retour ? Je ne la perçois pas encore, sans doute à force de rester à la maison, d’avoir ce rythme provincial du déjeuner pris à la maison et l’impression de naviguer de la chaise à la cuisine, de la chaise au canapé, du canapé au lit. Je me sens plus hamster que femme. Il me semble attendre septembre et le mot « rentrée ».

Les gens sont à bout, je ne sais pas si vous l’avez remarqué. Ils ont l’air d’enfants à qui on demande d’attendre avant de sauter dans la piscine. La frustration affleure, le sentiment d’injustice de celui à qui les règles n’ont pas été expliquées ou explicitées. Qu’est-ce que je fais là, moi, face à cette eau fraîche, avec l’ordre de ne pas sauter ? Autant ne pas venir, autant tourner le dos. Nous sommes comme ça en ce moment. Incrédules, suspendus, tas de foin attendant l’étincelle. On perçoit la sécheresse, la chaleur qui vient du cœur et qui n’a pas de nom.

Il faudrait marcher longtemps, dans un paysage qui ne serait pas limité par une route ou une ville ou la mer. Il faudrait marcher sans fatigue pendant des heures, sans la faim, sans la soif. Il faudrait marcher avec le vent dans le dos, sans le froid, sans la chaleur. Il faudrait marcher et puis au bout, être arrivé repu.

Mais la soirée est déjà bien entamée, j’ai perdu le rythme du matin et je sais que j’écris autrement le soir. Décalage immédiat.

Bonne nuit les amis, lavez ces coudes et faites de beaux rêves.

La question du jour

Le lundi qui a suivi le premier tour des municipales 2020, je me suis dit que j’avais vraiment fait une connerie en allant voter. Peut-être n’y avais-je pas prêté attention les semaines précédentes, mais il me semble que ce lundi-là, le comptage quotidien des morts a commencé. L’épidémie était déjà là, il n’y avait pas de masque, mais il fallait voter dans cette école qui serait fermée aux enfants le jour d’après.

Mange ta pomme, Blanche Neige. À un spectacle de Guignol, tous les enfants hurleraient « Non ! Non ! » parcequ’ils connaissent déjà l’histoire. Dans les Tex Avery, le coyote ne tombe que lorsqu’il réalise que le sol a disparu. Aux ignorants la joie.

Entrer dans l’isoloir, effleurer ce rideau lisse en matière inflammable, plier son bulletin et le glisser dans l’enveloppe, prendre place dans la file pour poster sa voix dans l’urne. Entendre « A voté » et signer. Quelle joie. Imaginer le nombre de fois où ce rideau, ce bulletin, cette enveloppe, ont été touchés, penser que dans ce préau plane le virus et se demander s’il plane au-dessus ou en dessous de la démocratie. Se poser la question pour le plaisir, un masque sur le nez, son stylo dans la poche et le savon qui nous attend docilement sur le bord du lavabo.

Tout va bien.

Bon dimanche électeurs, et lavez-vous les coudes !

Rocketman après Bohemian Rhapsody

Qui n’a pas besoin d’un peu de soutien ?

Nous avons organisé un cycle musical. Après Bohemian Rhapsody nous avons regardé Rocketman (catégorie « film histoire », allez savoir pourquoi). Le point commun entre les parcours d’Elton et Freddie, outre un physique contraignant, c’est le succès fulgurant, suivi de la descente aux enfers puis la renaissance. Pour les martiens, je précise qu’Elton est toujours vivant, heureux papa de deux enfants, il est sain depuis plus de vingt ans, tandis que Freddie est mort.

Trop d’argent, trop de succès, trop de soi partout et si peu d’amour… La drogue est dispensable mais compréhensible. Je conçois ce besoin, cette envie de s’augmenter tout en s’absentant. Si j’étais riche, célèbre, jeune, sans enfant et si j’avais un instrument sur lequel jouer, croyez bien que je me droguerais ! J’aurais même inventé la drogue.

Mais là, ça ne va pas être possible. Pas le temps, trop d’amour. Je ne serai jamais une rock-star.

Tout ça pour dire : lavez-vous les coudes et ne vous droguez pas.

Menu/monnaie

Le confinement a eu raison de ma monnaie : je n’ai pas retiré d’espèces depuis le mois de mars. Le seul à en pâtir est le monsieur qui fait la manche devant la Biocoop. J’ai remplacé la pièce par la boîte de son choix : sardines, haricots, camembert… Il dit que ça lui va. Je lui donnais moins que le prix de la boîte, mais la pièce, il pouvait l’utiliser comme il voulait.

La dernière fois, il n’a pas eu envie de choisir. Il a eu la même réplique que mes autochtones quand je leur demande ce qu’ils veulent manger : « Comme tu veux ». J’ai râlé (doucement hein, je ne vais pas gueuler sur ma caution bonne conscience) que je ne voulais pas être responsable de son menu. Imaginez que je lui compte ses calories et vitamines, à ce vieux gaillard, et après je l’enverrai faire du sport et se brosser les dents ! Je ne sais même pas où il vit.

Je ne connais pas sa vie.

Il y a plein de gens dont j’ignore la vie, et tant mieux d’ailleurs.

Que ferais-je de tant de détails et d’états d’âme ? Il me faudrait une vie -justement- pour tout embrasser.

Il me dit, dans une baguette, c’est très bon la sardine à la tomate, on écrase et c’est prêt. La fois d’avant, il m’avait dit que le camembert, c’était très bon dans une baguette, on écrase et c’est prêt. Rien sur les haricots, du coup je lui ai pris des sardines, ça se conserve mieux. Mais je me demande s’il a du pain.

Il est midi les amis, bon appétit et lavez-vous les coudes et les mains !