Souvent je ne dors pas, je ne dors pas de plein de manières différentes. Le sommeil ne vient pas, même si je suis épuisée ; le sommeil me quitte au beau milieu de la nuit, ou une heure avant la sonnerie du réveil. Trop tard, trop tôt… et parfois au réveil, j’ai l’impression d’avoir seulement affleuré le sommeil. Heureusement, je ne suis pas la seule ! La France est remplie d’insomniaques.
J’adore dormir, pourtant. J’en ai besoin, en plus. Sinon, je suis d’humeur pourrie, l’hyperacousie me fait froncer les sourcils, j’ai tout le temps faim, mal au dos et la vue trouble (ceci dit, j’ai tout le temps faim, même après une bonne nuit).
L’insomniaque est à traiter comme un grand bébé sportif de haut niveau : pas d’écran le soir, le régaler d’un dîner sans sucre (c’est à dire sans alcool), sans chocolat et sans protéines animales, éloigner du lit ondes et lumière, régler une température idéale (ni trop élevée ni trop basse) ; et dès l’après-midi supprimez-lui les excitants (y compris son chef). A saupoudrer d’activité physique, afin que le corps se souvienne de ses principales fonctions.
Pendant vingt ans, j’ai peint. A une période de ma vie où je vivais seule, je me tenais devant mon chevalet durant six heures, chaque nuit, jusque tôt le matin. La journée, je travaillais ; le week-end je dormais. Durant les périodes où je ne vivais pas seule, je peignais moins. Peindre exige de la solitude et du temps. Au début, je peignais à la gouache, sur du bois, du carton ou du papier journal, j’ai ensuite collé des rectangles en tissu sur des grands panneaux que je fabriquais avec des feuilles de papier journal encollées, sur ces rectangles, je peignais à l’huile. Plus tard, j’ai utilisé des toiles du commerce et de l’huile, toujours. Peindre exige de la solitude, un temps ininterrompu et un minimum d’espace. J’aimais être absorbée par le geste, j’aimais m’extraire du monde et devenir le prolongement du pinceau. Après la naissance de mon fils ainé, je peignais encore beaucoup. Je m’installais dans la cuisine, assise par terre, entre le lave-linge et la porte, la toile posée contre le mur. J’aimais ce moment où dès le réveil, je découvrais à la lumière du jour ce que j’avais peint la veille. Je regardais ce qu’il fallait reprendre, accentuer, modifier. Le soir, j’y revenais. Il fallait toujours y revenir, jusqu’à obtenir l’image que je voulais atteindre et que j’avais en moi (« en moi » n’est pas exactement la tête). Je préférais y revenir plutôt que sortir, ou passer du temps avec d’autres. J’ai très peu peint à la lumière du jour. La nuit est propice à l’absorption, à ce moment où le corps est entièrement compris dans le seul geste de peindre. Je fabriquais du silence avec de la musique, j’avais un monde qui tenait dans un mètre carré.
J’accrochais mes toiles aux murs pour qu’elles sèchent et pour les regarder et imaginer les suivantes. J’aimais que mes amis les découvrent, qu’ils disent « C’est nouveau, ça ! ». Aujourd’hui dans mon salon, je compte quinze toiles accrochées. Certaines sont empilées contre des murs, entre deux étagères, d’autres sont ailleurs, déposées chez des amis, prêtées, données, vendues. Tant que je peignais, il m’a été possible de m’en défaire, avec beaucoup de légèreté.
La dernière fois que j’ai peint à l’huile, sur une toile, j’étais enceinte de mon deuxième enfant. J’espérais y puiser de la douceur, mais là, il n’y en avait pas, il y avait de la fatigue. La toile est inachevée.
L’école.
Je suis fan du concept : accéder à la connaissance, apprendre à vivre avec les autres, s’ouvrir au monde…
Dans la réalité, j’ai toujours détesté. Les petits matins frileux, la boule de larmes dans la gorge, l’ennui et la peur d’être prise en flagrant délit… Oouups ! Il me semble avoir rédigé le même article l’an dernier.
Il est temps d’inventer un programme capable d’écrire tout seul l’article « Youpi c’est la rentrée ! ».
Rentrée. Penchons-nous sur ce mot douteux, dont le sens est à l’opposé de ce qu’il concrétise. Contrairement à une rentrée d’argent, qui arrive dans votre poche (ou sur votre compte bancaire, extension moderne du portefeuille, lui-même extension ancienne de la poche.), la rentrée renfloue les établissements scolaires et vide votre foyer. C’est pourquoi il ne faut jamais dire « Rentrée (tout court) », mais bel et bien « Rentrée des classes ». Soyons précis, car rentrée est un homonyme !
Le Tu es bien rentrée ? demandé au téléphone pour vérifier que votre femme est à la maison n’a rien à voir avec le Tu es bien rentrée ? demandé à votre fille pour s’assurer qu’elle est arrivée à l’heure.
Mon ami Larousse m’explique que « rentrée : c’est l’action de rentrer quelque chose dans un local, à l’abri. »
En clair, à partir du premier septembre, l’école devient l’abri, la maison devient le en-dehors et la rue le dehors.
Je suis possiblement jalouse de l’école qui verra mon fils plus que moi cette année. L’aveu n’est-il pas le premier pas vers la guérison ?
Les vêtements. Vaste sujet.
Sans vêtements, je suis nue (et je ne suis pas la seule). J’ai dans mes placards des montagnes de questions, et une seule paire de bottes. Une paire de bottes qui me galbe le mollet depuis bientôt cinq ans, alors que tout le monde prétend que l’amour n’en dure que trois. Mes bottes à moi, elles me parlent d’aventure, avec leurs talons de sept centimètres, avec cette couleur indéfinie que certains nomment « taupe » par paresse intellectuelle, avec ce long zip au feulement envoûtant lorsqu’il remonte vers le genoux (et un peu dégobillant lorsqu’il descend vers la cheville).
Mes chaussures préférées ont sept centimètres de talons, c’est ma hauteur, c’est mon chiffre. C’est un bon chiffre. Je ne devrais pas conserver mes vêtements au-delà de sept ans.
J’ai un pantalon Cacharel vert (vert d’eau, précisément celui-ci : #add97e), le genre de pantalon à la coupe précise, au tombé parfait, au tissu caressant. Un pantalon dont n’importe quelle fille aurait du mal à se défaire. Je le portais au mariage de Julie… … … … Ceux qui me connaissent savent exactement ce que je mets dans cette succession de points de suspension (les autres feront preuve d’imagination). A chaque fois que je glisse mes jambes dans celles du pantalon, je repense au mariage de Julie. Cela fait trois ans à présent que je ne l’ai pas porté, et cela fera bientôt huit ans que Julie est mariée. Dans dix minutes, je l’enfourne dans le sac à donner.
Mais que faire de cette robe ? Elle est jeune encore, elle a été fabriquée en France, elle est en coton bio, elle est magnifique (bien qu’elle me fasse un tour de taille de Bidibule), elle a du style. A chaque fois que je passe ma tête dans son col, je repense au jour où je me suis retrouvée dans le bureau de Big Big Boss lorsqu’il m’a proposé cette mission pas géniale, qu’il aurait fallu accepter, mais que j’ai refusée (d’ailleurs, j’ai eu raison). Je me sentais divine dans cette robe que je portais pour la deuxième fois, mais lorsque je suis ressortie du bureau, j’étais une petite crotte.
Le pouvoir des hommes de pouvoir est fascinant.
Il est trop tôt pour me séparer de ma robe-oiseaux… mais à quoi sert de la garder ?
Nous, les femmes, nous avons vraiment des problèmes avec nos vêtements honnis ou chéris.
Tandis que j’étais attablée devant mon ordinateur, essayant de produire plus pour gagner du temps, tout en luttant contre une furieuse envie de dormir, j’ai pensé « ô combien voudrais-je avoir la patate de mes 8 ans. »
C’est alors que cette phrase de notre ami Ludwig (le nom allemand de « Feuerbach » traduit en français donnerait « ruisseau de feu », ce qui est assez proche de la patate d’un enfant de 8 ans, pour peu qu’il soit correctement alimenté) m’est venue en tête.
Si j’ai bien compris l’article qui lui est consacré dans Wikipédia, cet homme écrivait aux crochets de sa femme qui possédait une manufacture. Voyez vous-même ! Il est scandaleux autant que réducteur de résumer soixante huit années de vie d’un philosophe allemand à ce détail matrimonial. Mais je crois au pouvoir de l’anecdote.
Le livre « L’homme est ce qu’il mange » de Feuerbach est pratiquement introuvable, excepté sur le site des introuvables où vous noterez cette délicieuse erreur dans le titre : « L’homme est-ce qu’il mange ».
Comme je vous le disais : je crois au pouvoir de l’anecdote.
L’école 42, fondée par Xavier Niel, est une école informatique complètement gratuite, elle encourage les jeunes à changer le monde (c’est ici : http://www.42.fr).
A ceux qui ont 42 ans aujourd’hui, on demandait plutôt d’entrer dans le moule et de trouver un métier bien rémunéré. Changer le monde ? Les parents l’avaient déjà fait en 68, Mitterrand allait le faire en 81 ; nous étions par naissance une génération bénie.
Sauf que. Ce monde-là, qui nous moule autant que nous l’avons moulé, il faut le changer (et vite).
Sauf que. A 42 ans, après avoir trimé pendant vingt ans pour des patrons qui se fichaient de moi, après avoir passé des week-ends entiers à me demander pourquoi y retourner le lundi, à y aller quand même, à y trouver des compensations et parfois de la joie… je suis un peu fatiguée.
J’ai des idées pour changer le monde, mais je mets en œuvre celles qui me permettent de contourner le flip à chaque fois que j’entends l’eau couler, que je jette un truc dans la poubelle ou qu’il fait chaud (oui, l’avenir de la planète me tracasse… pas vous ?). Honnêtement, c’est aussi efficace que de sucer un bonbon pour soulager une carie.
A 42 ans, je me retrouve avec une montagne de choses que j’ai envie de faire, mais la seule chose qui sera vraiment possible (envisageable, raisonnable, responsable) de faire, c’est d’aller m’enfermer dans une boîte et d’y dépenser toute mon énergie. Pendant encore vingt ans.
« Un été avec Victor Hugo » vous attend à 7h54 sur France Inter, ou alors ici.
Chaque matin, dans ma salle de bain, Guillaume Gallienne me livre tous les secrets de Victor Hugo.