1
Il était dans la gueule du loup, à moins qu’il ne fût déjà dans son estomac.
Lové dans l’obscurité et la chaleur, il était caressé en même temps en mille points différents. Doucement bercé par les pas du loup, son corps s’engourdissait. Des picotements galopaient le long de son épiderme, semblables à la pluie au printemps.
Un sourire épanouissait son visage, car il connaissait l’endroit le plus agréable sur terre. Cet instant précis était tout ce qu’il désirait en ce monde : rejoindre le territoire du sommeil, à bord du loup.
Il avait parcouru ainsi des milliers de kilomètres durant des heures, enjambé les ruisseaux, gravi les montagnes, dévalé les plaines, hanté les sous-bois.
2
Lorsque le loup recrachait Pierre, c’était invariablement le matin et le froid le prenait aux os et lui faisait claquer des dents. Il haïssait être ainsi rejeté à la vie, devoir la reprendre où il l’avait laissée la veille.
Il frottait sous un jet brûlant sa peau nappée de salive et de suc ; d’un peu de sang parfois, lorsque les crocs du loup l’avaient éraflé. Il passait ensuite de longues minutes à s’essuyer dans une serviette éponge, traquant la moindre gouttelette entre les doigts et les plis, comme le font les mères lorsqu’elles sèchent leur tout-petit après le bain.
Sur le tapis de sa chambre, le loup dormait, couché sur le flanc gauche, les pattes tendues. Il arrivait qu’un grognement monte le long de sa gorge, lui retrousse les babines et découvre ses dents jaunes ; ou que sa queue fouette le parquet plusieurs fois d’affilée, avant de s’immobiliser de nouveau.
3
Pierre enjambait le loup pour atteindre l’armoire où étaient rangés ses vêtements. Il sélectionnait soigneusement ceux qu’il allait porter. Une fois habillé, il quittait la maison et marchait en direction du centre-ville, ébloui par la lumière toujours trop vive, quelle que soit la saison.
Il arrivait le premier, passait la porte latérale et remontait le couloir dans la pénombre, jusqu’à la très grande cuisine de son restaurant. Il demeurait immobile pendant deux à trois minutes, observait le lieu désert, jugeait de la propreté et se réjouissait que chaque ustensile eût été rangé à sa place. Il gagnait ensuite son bureau au premier étage, déposait ses affaires de ville et endossait son costume de grand cuisinier. Il mesurait cent quatre vingt treize centimètres, mais ça n’est pas ainsi qu’il était grand.
Pierre avait un don qu’on qualifiait de talent et qu’il cultivait sans relâche. Il possédait la connaissance innée des mets et des épices, maîtrisait le secret des associations et la chimie des mélanges. Il était cuisinier comme d’autres sont musiciens : interprétant et composant avec subtilité et élégance. Ce qu’il parvenait à exprimer d’une pomme de terre en avait ébloui plus d’un. Son talent sans conviction n’aurait été qu’un agrément, mais Pierre avait l’assurance, la force, la détermination et l’audace qui donnaient à son regard une lueur particulière et à ses gestes une précision remarquable. Il ne se trompait jamais, se surpassait sans cesse.
Dans les premiers temps du succès, il avait été déconcerté qu’il faille attendre jusqu’à sept jours pour obtenir une table ; désormais les enchères atteignaient deux mois, et il se résignait. On ne le dégustait plus impulsivement ou par hasard, mais à la suite d’une attente endurante, d’un désir mûri, d’une excitation respectable. De ça, il était parfois perplexe, et se souvenait de toutes les fois où le plaisir lui était venu par surprise et d’aucune avec préméditation.
4
Gretel arrivait plus tard dans la matinée, souvent il ne l’entendait pas avant que les autres l’aient rejointe. Lorsque le bruit des conversations montait jusqu’à son bureau et que les casseroles commençaient à s’entrechoquer, il savait qu’il était temps. Il patientait quelques minutes, les laissait échanger leurs dernières nouvelles, puis il faisait son entrée. Le silence surgissait à la seconde où il franchissait la porte, laissait les rires en suspend et les phrases inachevées. Il disait « Bonjour à tous » et tous répondaient en chœur « Bonjour Chef ! » ce qui l’agaçait de temps à autre, mais il évitait de s’y attarder.
A vingt et une heures chaque soir, il pénétrait dans la salle. De la même façon qu’il avait forcé sa brigade au silence, il faisait taire ses convives qui baissaient leurs couverts pour mieux le regarder. Pierre était un homme sombre, il parlait avec parcimonie. Sa haute taille, ses épaules larges dans la veste blanche et ses yeux clairs les impressionnaient tous. Il arrivait parfois qu’il esquisse un sourire, mais il tenait rarement plus d’une seconde et semblait lui coûter un terrible effort. Certains avançaient que s’il avait été heureux, il aurait tenu le monde dans sa main.
Gretel l’observait souvent à la dérobée, s’interrogeait lorsqu’elle remarquait sur le dos de sa main une estafilade. Elle aimait contempler son profil et le grain de la peau de son cou.
Ce qu’il bougeait en elle lorsque son visage s’animait, elle préférait le taire.
5
Il travaillait sans relâche durant toute la journée, ne prenait jamais le temps de s’asseoir. Il était partout à la fois, passait d’un poste à un autre, corrigeait un geste ou montrait un tour de main. Lorsque le restaurant se vidait et que la tension retombait, il devenait impatient et n’aspirait qu’à rentrer chez lui. Il expédiait les tâches, stoppait quiconque tentait de lui adresser la parole. Il donnait l’impression de se retrancher derrière un mur et lorsqu’il passait la porte, c’était comme s’il fuyait.
Gretel fermait chaque soir le restaurant, après s’être assurée que tout était proprement rangé et nettoyé. Alors elle éteignait les lumières et tournait la clé dans la serrure. La nuit l’accompagnait jusque chez elle.
Sur le chemin du retour, le cerveau de Pierre était un entrelacs qu’il laissait filer. Aucune pensée ne frôlait sa conscience. Il laissait courir, il marchait et laissait courir.
Il reprenait son souffle en ouvrant la porte de sa maison. Il aimait en retrouver l’odeur familière qui était un prélude à la nuit. Il traversait en hâte les pièces désertes du rez-de-chaussée, et grimpait l’escalier jusqu’au premier étage. Il vivait entouré de peu de choses : un minimum de meubles aux lignes épurées, d’essentielles affaires de toilette et des vêtements qui se ressemblaient tous. Pierre n’aimait pas les objets. Il aurait détesté régner sur un cimetière de petites vanités. Il n’avait besoin de rien, n’avait jamais couru après les beautés du monde. Aucun désir jamais ne l’avait tenu en éveil (et si tel avait été le cas, il l’aurait oublié).
Arrivé sur le seuil de sa chambre, il retirait l’un après l’autre ses vêtements, les pliait et les empilait sur une petite console. Il entrait nu dans la pièce.
Dans un mouvement pareil à l’envol d’une nuée de corbeaux, le loup se dressait sur ses pattes et se jetait sur lui.
6
Gretel habitait au dernier étage d’un immeuble qui en comptait huit, un appartement qui s’ouvrait sur un étroit couloir mansardé, à gauche duquel se tenait la cuisine et à droite le salon chambre au tracé triangulaire. Lorsque le vent soufflait fort, certaines nuits, elle avait l’impression de vivre en haut d’un phare. Sur la longue table qui faisait face au lit, elle fabriquait des statuettes de dix centimètres de hauteur. Petits totems qu’il fallait considérer avec humour, des mélanges de femme et d’animal ou d’homme et de plante. Elle ne trouvait la paix que dans l’agitation de ses doigts. Sur l’étagère à droite du lit, elle entreposait dans un savant désordre des flacons renfermant des secrets, des cadres abritant des dessins minutieux, des figurines en plastique, glanées dans les vides greniers. Tout ceci à la fin, finissait par avoir un sens, pour peu qu’on sache lire entre les lignes.
Son lit était recouvert d’une collection de coussins et d’oreillers et de plus d’édredons que nécessaire en certaines saisons.
7
Un dimanche, après une semaine intense, elle dormit toute la journée. Au milieu de l’après-midi, elle fit un rêve qui la bouleversa.
Dans ce rêve, elle rejoignait Pierre perdu au milieu d’une foule, dans un lieu confus qui aurait pu être une gare. Il était sur le point de partir. Elle l’appelait. Elle lui demandait d’attendre. Elle lui criait qu’elle devait lui dire quelque chose. Pierre se tournait vers elle et souriait. Lorsqu’elle se trouva face à lui, son sourire s’élargit et ses yeux remplis d’espoir l’invitèrent à parler. Elle aurait été incapable de répéter ce qu’elle lui dit, mais juste après cette phrase, le beau visage de Pierre fut baigné de lumière et d’amour. Il la prit dans ses bras. Elle se réveilla.
Elle ouvrit les yeux sur la petite étagère à droite de son lit et une immense tristesse la submergea, comme une vague qui serait venue du tréfonds de son être pour l’anéantir. Ce qu’elle avait chéri jusqu’à présent dans sa vie ne lui suffisait plus. Une fatigue plus grande que celle qui avait précédé son sommeil la gagna. Elle avait envie de poser sa main dans celle de Pierre et de sentir ses doigts se refermer sur les siens. Elle désirait soudain ces petites choses que les humains partagent entre eux pour que la vie soit douce.
Gretel s’assit sur le bord de son lit et fouilla sa mémoire. Chaque visage de Pierre que lui révélaient ses souvenirs déclenchait un élan de tendresse. Comme elle voulait en avoir le cœur net, elle inventa une idée.
9
Assise à la table qui lui servait d’établi, elle fabriqua un lien avec des petits bouts de ficelle, de cuir, de tissu : elle tressa, noua, cousit. Lorsque le lien fut achevé, elle le passa autour de son cou et y suspendit son cœur qu’elle venait d’extirper de sa cage thoracique. Il était chaud, luisant et palpitait au rythme de ses battements.
Ainsi Pierre verrait ce qu’elle cachait en elle.
Elle retourna à son lit, se coucha en chien de fusil et couvrit son cœur de ses deux mains, pour le protéger du froid et de la solitude. Elle dormit jusqu’au lever du jour suivant.
10
Lorsque Pierre se réveilla après que le loup l’eut recraché, il s’aperçut que son ventre et ses parties génitales étaient maculés de sang.
Aux dernières heures de la nuit, le loup avait dévoré un animal. Pierre parcourut la pièce du regard et trouva, à quelques pas du loup, les restes d’un lapin. Il ramassa les petits lambeaux de fourrure ensanglantés et les jeta dans la poubelle en maugréant.
L’eau brûlante ne chassa pas tout à fait sa mauvaise humeur, subsista entre les interstices de son esprit une vague contrariété.
11
Il partit d’un pas rapide en direction de son restaurant. Devant l’entrée latérale, Gretel l’attendait. Il la salua distraitement, en cherchant ses clés dans sa poche. Il lui sembla que son pull était rouge et s’agaça de ce qu’elle aurait pu ouvrir la porte plutôt qu’attendre qu’il le fît.
Il gagna directement son bureau, sans s’arrêter devant la cuisine, tandis qu’elle rejoignait le vestiaire, tout au bout du couloir. Gretel boutonna consciencieusement sa veste blanche jusqu’au cou. Ce jour-là, Gretel sentit son cœur heurter sa poitrine à chaque fois que Pierre prononçait un mot ou relevait un sourcil.
A l’heure de la fermeture, alors que Pierre était sur le point de fuir, elle déboutonna sa veste et s’avança vers lui. Son cœur cognait fort. Elle murmura qu’elle désirait lui parler. Il soupira et répondit qu’il n’avait pas le temps, qu’il désirait rentrer, qu’ils parleraient demain. Elle le laissa partir.
12
Le jour suivant fut comme la veille : chaque mouvement de Pierre faisait tanguer son cœur. Ce fut d’abord agréable, mais à mesure qu’il ne la voyait pas, la douleur mûrissait. Alors qu’il se trouvait déjà dans la rue, elle le rejoignit. Il était contrarié qu’elle insiste encore pour lui parler. Elle ne disait rien, toutefois : elle montrait quelque chose dans sa main tendue. Il préféra détourner les yeux et partit en direction de sa maison.
Il courait plus qu’il ne marchait. Le visage de Gretel venait perturber son esprit par intermittence. Il distinguait une ombre furtive, il parvenait presque à saisir ce qu’elle avait voulu lui montrer, mais l’image se dérobait, sans cesse le fuyait. Il était agacé. En vérité, elle le dérangeait.
Il accéléra encore le pas.
Il voulait de loup, retrouver sa chaleur et son obscurité, être en lui dans le ventre du loup, s’emporter à son rythme le long de ses errances nocturnes.
13
Gretel prit un chemin détourné pour rentrer chez elle. Elle longea le parc qui jouxtait la forêt. Puisqu’elle se trompait souvent, elle se perdit un peu. Son cœur pesait lourd autour de son cou, elle décida de le remettre en place. Comme le cœur humide roulait sous les doigts, elle dut appuyer de toutes ses forces, si bien que l’ongle de son pouce l’entailla.
Plus loin dans la forêt, le loup stoppa net sa course.
Fit volte-face et s’élança vers l’odeur de sang qui agaçait ses babines.
Il sauta par-dessus la rivière, se faufila entre les arbres, accélérant sa course à mesure que l’odeur se précisait.
Lorsqu’il fut en face d’elle, il pila et grogna.
Gretel eut un mouvement de panique, alors le loup fondit sur elle et la dévora.
FIN
