
Lorsque ma mère entrait dans ma chambre d’enfant, il arrivait qu’elle s’exclame « C’est Beyrouth ici ! » sur un ton qui ne permettait aucun doute : j’avais merdé. Sur quoi ? Je n’aurais su le dire, ignorant ce qu’était Beyrouth. Je n’ai pas posé la question, et on ne me l’a pas expliqué. On présume aux enfants des connaissances innées. Quelques heures plus tard tombait l’éclairante injonction : range ta chambre.
Longtemps, le nom de Beyrouth a véhiculé l’image de ma chambre, tous jouets dehors, longtemps il a été l’évocation d’une après-midi bien employée. Le désordre du jeu n’est pas le chaos de la guerre civile. Ce trait d’humour de ma mère, au fond, n’était pas si drôle.
D’autres fois, elle disait de ma chambre qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Cette phrase-là, je la prenais comme l’oracle désolant de la mauvaise mère que j’allais devenir. Celle qui perd ses petits dans le désordre de la vie. En même temps, je doutais qu’une véritable chatte à l’odorat surpuissant puisse égarer ses petits dans une pièce fermée, même bordélique. Cette phrase-là, en plus de n’être pas drôle était complètement invraisemblable. Mais Beyrouth, c’était le mystère.
Beyrouth est ce nom qui survient à la radio un matin, pour témoigner de la crise économique qui frappe si durement ses habitants, témoigner du manque de tout, du sombre désespoir, de l’impuissance déjà. Ce vers quoi tendent nos sociétés. Quelques jours plus tard, le nom de Beyrouth revient encore, et c’est encore ma chambre d’enfant qui survient en premier dans mon esprit, mais non, ça n’est pas une bonne après-midi de jeu, ça n’est pas le désordre mais le chaos. Une femme dit « On ne reconstruira jamais, c’est fini. » elle pleure. Sa ville n’existe plus. C’était quoi déjà ? Du nitrate d’ammonium, 2750 tonnes, avec lesquelles vous pouvez au choix, fabriquer de l’engrais ou un explosif. La médaille et son revers. Ce vers quoi tendent nos sociétés, encore, et ce qu’elles ne cessent de reproduire.
Je préférais le temps de l’ignorance, lorsque Beyrouth désignait mon boxon, à celui de maintenant qui raconte les chambres détruites, les chambres vides, les chambres désolées.
J’ai donné là : https://www.allianceurgences.org/urgences/urgence-liban/