L’intuition

Enfance

« Ce qui ne tue pas rend plus fort. » J’étais en colère contre cette phrase. Enragée presque. Nietzsche aurait dû y penser à deux fois (je ne doute pas que ce fût le cas) car laisser traîner des formules pareilles, c’est comme balancer ses chaussettes en travers de la chambre et ne pas les ramasser. Quiconque arrive ensuite ne fait que supposer la forme du pied et le sens de la chaussette.

Ce qui ne me tue pas me rend plus forte ? Allons donc ! Ce qui ne me tue pas me blesse, de ça je suis certaine. C’est à chaque fois un coup qui entre en résonance avec un coup plus ancien, jusqu’à toucher par ricochets la blessure première, c’est un enchaînement. Dans les deux sens du mot. Est-ce vraiment de la force ?

La formule porte à croire qu’être fort c’est savoir souffrir. Je n’associe pas la force à la résistance qu’on oppose à ce qui nous blesse. Je pensais : être forte, c’est construire un mur entre soi et toute forme d’attaque, c’est devenir dure, c’est se couper de son ressenti. J’avais tord.

Ce que j’ai appris dernièrement, c’est : ce qui ne me tue pas forge et renforce mon instinct. Puisqu’en moi sont réunis le présent et le passé, réside aussi la prescience de l’avenir. Je sais reconnaître le danger. Les manifestations de l’intuition sont parfois déroutantes, imperceptibles ou au contraire violentes. Elles engendrent des actes qui semblent inexplicables, elles composent des phrases fulgurantes. Ce serait comme abriter un animal qui soudain sort les griffes et dévore la blessure originelle.

Ma force c’est d’écouter mon instinct avec respect.

Beyrouth en tête

Lorsque ma mère entrait dans ma chambre d’enfant, il arrivait qu’elle s’exclame « C’est Beyrouth ici ! » sur un ton qui ne permettait aucun doute : j’avais merdé. Sur quoi ? Je n’aurais su le dire, ignorant ce qu’était Beyrouth. Je n’ai pas posé la question, et on ne me l’a pas expliqué. On présume aux enfants des connaissances innées. Quelques heures plus tard tombait l’éclairante injonction : range ta chambre.

Longtemps, le nom de Beyrouth a véhiculé l’image de ma chambre, tous jouets dehors, longtemps il a été l’évocation d’une après-midi bien employée. Le désordre du jeu n’est pas le chaos de la guerre civile. Ce trait d’humour de ma mère, au fond, n’était pas si drôle.

D’autres fois, elle disait de ma chambre qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Cette phrase-là, je la prenais comme l’oracle désolant de la mauvaise mère que j’allais devenir. Celle qui perd ses petits dans le désordre de la vie. En même temps, je doutais qu’une véritable chatte à l’odorat surpuissant puisse égarer ses petits dans une pièce fermée, même bordélique. Cette phrase-là, en plus de n’être pas drôle était complètement invraisemblable. Mais Beyrouth, c’était le mystère.

Beyrouth est ce nom qui survient à la radio un matin, pour témoigner de la crise économique qui frappe si durement ses habitants, témoigner du manque de tout, du sombre désespoir, de l’impuissance déjà. Ce vers quoi tendent nos sociétés. Quelques jours plus tard, le nom de Beyrouth revient encore, et c’est encore ma chambre d’enfant qui survient en premier dans mon esprit, mais non, ça n’est pas une bonne après-midi de jeu, ça n’est pas le désordre mais le chaos. Une femme dit « On ne reconstruira jamais, c’est fini. » elle pleure. Sa ville n’existe plus. C’était quoi déjà ? Du nitrate d’ammonium, 2750 tonnes, avec lesquelles vous pouvez au choix, fabriquer de l’engrais ou un explosif. La médaille et son revers. Ce vers quoi tendent nos sociétés, encore, et ce qu’elles ne cessent de reproduire.

Je préférais le temps de l’ignorance, lorsque Beyrouth désignait mon boxon, à celui de maintenant qui raconte les chambres détruites, les chambres vides, les chambres désolées.

J’ai donné là : https://www.allianceurgences.org/urgences/urgence-liban/

Chemin de traverse

Je n’ai pas besoin d’expliquer l’époque à mon fils, il l’a très bien comprise. Heureusement, parce que je serais bien embêtée si je devais décrire la panade dans laquelle nous sommes. Et bonne chance pour en sortir !

Quand j’étais ado, le discours parental était assez limpide : si tu obtiens le bac, tu passes ton permis de conduire ; si tu le rates, tu vas en pension. Le premier jalon de ta vie était posé. Déjà tu savais quoi faire de tes dix-huit premières années. Tu étais sur des rails, le paysage défilait, avec les petites vaches disposées sur l’herbe. Les petites vaches qui donnaient du bon lait riche en calcium pour être en bonne santé.

Aujourd’hui on sait que le réseau ferroviaire s’est dégradé, qu’une laiterie n’est pas une prairie verdoyante, que boire du lait n’est pas un gage de bonne santé. On sait aussi que la Vache qui rit® n’est pas un fromage et qu’il n’y aura pas forcément un examen à passer pour décrocher le bac.

Je force le trait pour le réseau ferroviaire, c’est mon côté parisienne… Avant on parlait moins de la chaleur qui dilate les rails, des feuilles mortes qui les encombrent, du froid qui freine, des grèves qui bloquent. De quoi parlait-on d’ailleurs ?! De littérature ?

Je force le trait pour ma jeunesse : je n’ai pas mon permis de conduire, malgré mon bac.

Je ne force pas le trait pour l’époque, que je ne fais qu’évoquer mais que je trouve flippante, sans doute parce que je n’ai pas le permis.

Un jour après l’autre : d’abord on va traverser la rue.

On regarde à droite, puis à gauche et encore à droite, et bien-sûr… On se lave les coudes !

Charmantes créatures

Mon élevage involontaire de mites croît et je risque de vous en parler pendant des mois, à moins que mon fils ne les extermine toutes ou qu’elles volent vers le vaste monde par la fenêtre grande ouverte. Volez volez petites mites avec vos ailes de poussière ! Pourquoi rester confinées alors que rien ne vous y oblige ? Chaque créature est motivée par ses instincts intrinsèques, et je pense, après moults réflexions que la mite est sourde et mon fils ultra drôle.

Suis-je objective ? Non ! Lorsque mon fils répond « caca » à toutes mes questions, je m’enroule de rire sur la moquette du salon (on se déchausse en rentrant, je peux me vautrer sur la moquette, ne faites pas cette tête). En ce qui concerne l’avenir de l’homme sur la planète, mon fils est assez pessimiste : c’est game over en 2091. Je n’ai jamais bien différencié la lucidité du pessimisme. Lorsqu’il balance ses prophéties, j’ai envie de l’interviewer pour connaître en détail notre funeste futur. Pourvu qu’on meurt avant (oui, mais de quoi ?). Au moins, lorsqu’il est dans une phase caca, on se détend.

Je commence avec des mites et ça se termine en fin du monde, c’est probablement à cause de la pluie. Elles ne vont jamais se barrer s’il fait ce temps-là…

Demain, c’est la bien nommée « Fête du travail », je me demande si je peux publier un article. Ne serait-ce manquer de respect à l’ensemble des travailleurs ? Aux vrais blogueurs ? Aux vrais dessinateurs ? Aux travailleurs de la plume ? Je vais dormir sur ce cas de conscience (mais plus tard, parce que là j’ai du boulot).

Bonne journée divines créatures et lavez-vous les coudes si vous en avez !

La vie, c’est comme une dent (Boris Vian)

C’est la saison.
Les jolies petites dents de lait se trémoussent avant de sauter de la gencive pour plonger sous l’oreiller où la gentille petite souris viendra déposer une pièce.

Pauline BuzyPauline Buzy

(un peu flou, ce dessin : c’est l’émotion)

Pauline Buzy

Souvenez-vous de cette sensation : avec la langue ou le doigt, lorsque vous aviez dans les six ans, vous pouviez exercer des mouvements de l’avant vers l’arrière, sur votre petite dent.Pauline BuzyPauline Buzy

Les dents de lait qui tombent me dépriment. C’est la fin de l’enfance, des découvertes capitales et de l’infinie tendresse. Les dents d’adultes qu’on appelle définitives, achèvent la seconde chance ; et ça arrive un peu tôt, dans une vie.