La vie des poissons

Ça doit être sympa de respirer sous l’eau, de frayer dans les vagues, de dévorer les plus petits que soi pour finir dans la gueule d’un géant. Et pourtant, le poisson a souvent l’air courroucé. Bien peigné, mais courroucé, comme lorsque je sors de chez le coiffeur.

Le poisson a bien du soucis à se faire, les océans sont pollués et notre pandémie multiplie la consommation des plastiques à usage unique, qui atterrissent dans les océans (je sais, on ne peut pas atterrir dans l’eau). Une partie de ma conscience a refusé d’admettre que le masque jetable est en polypropylène (il y a des gens qui croient sincèrement que le coca fait maigrir), tandis que l’autre partie de ma conscience se tordait de rire en briquant la maison au vinaigre.

Je ne peux que me révolter contre moi-même… Et s’il faut 450 ans à un masque jetable pour disparaître dans la nature, imaginez le temps que durera ma révolte. Certes, je ne jetterai pas mon masque dans la nature (ni dans la rue), mais dans une gentille poubelle d’ordures ménagères. L’incinération produira de l’énergie.

Au bureau, le rouleau d’essuie-mains en tissu des toilettes a été remplacé par du papier, une profonde poubelle portant mention « Réservée aux masques, gants et essuies-mains » a été placée en-dessous. L’incinération produira de l’énergie. La collecte en dépensera, le lavage en dépensait, mais on fabriquait le tissu une fois…

Bonne journée les amis, qu’importe la façon dont vous les séchez, lavez-vous les coudes.

Langage corporel

J’ai perdu un moyen d’expression en faisant disparaître la moitié inférieure de mon visage. Le sourire fait passer un bonjour-merci, il aide l’humour à couler, il permet de garder le silence dans certaines circonstances. Il paraît qu’on peut sourire avec les yeux, certes, mais c’est parier sur une gigantesque capacité de discernement dans le camp d’en face.

J’ai remplacé le sourire par un petit geste de la main qui me donne l’impression d’avoir cinq ans. Un petit galop de l’index et du majeur, dont je me demande s’il a un sens en langue des signes. Comment signer sans le bas du visage ? J’ai observé la traductice en médaillon du Président, je ne vois pas comment elle ferait sans la bouche.

Et puis ce truc facile : avec un jean et un pull tout simple, il suffit d’un beau rouge à lèvres pour être élégante. C’est mort. Adieu féminité.

Autant rester chez soi.

Bon dimanche et lavez-vous les coudes !

De la tenue

Depuis des semaines, tel un animal rampant des collines (le lit et le canapé ont le profil topographique de la plaine, mais ils m’évoquent la colline, la moquette est la plaine, le niveau de l’eau est la rue en contrebas, c’est très joli chez moi), j’évolue dans une structure molle : pantalon hors d’âge et majoritairement composé de trous, il ne craint rien, sauf l’exposition au monde du dehors, où je me suis rendue hier.

Je me suis dit, ma vieille, tu vas voir des gens, mets de vrais vêtements. Mon jean APC, une paire de bottines à talons et un gilet vert, me voilà parée pour m’enfermer dans un bureau avec un masque. Je n’ai vu que des moitié de visages inconnus. A la fin du rendez-vous (à distance respectable) on a soulevé le masque pour se montrer à quoi on ressemble, histoire de se reconnaître si on se croise un jour dans les couloirs. Un jour…

Le jean APC, toile japonaise : quand il est neuf, on réfléchit avant de s’asseoir. Ai-je vraiment besoin de m’asseoir ? Si j’attends huit heures, je peux m’allonger directement, sans plier les jambes. APC recommande de le nettoyer à sec ou dans la mer pour préserver tenue et couleur. Je le lave en machine, mais j’ai bien préservé la torture. C’est bizarre ce contact retrouvé avec le vêtement, je me suis sentie différemment humaine. Dos droit, mains enduites de gel, pieds parallèles… J’étais une autre. Fascinante expérience. Et puis je suis rentrée chez moi, telle Wonder Woman, j’ai tourné tourné tourné et repris mes habits ordinaires.

Quelle vie mes amis ! Bonne journée et lavez-vous les coudes !

Je doute

Dans le doute abstiens-toi dit le proverbe. Si je l’écoutais, vous n’auriez pas grand chose à lire et je passerais mes journées à regarder mes pieds. Peut-on douter de ses pieds ? Ça dépend de l’odeur, me répondrez-vous.

Je suis sortie hier. Les parisiens étaient éparpillés sur les trottoirs comme un samedi de soldes. A la pharmacie, j’ai acheté des masques. Jetables.

J’ai des sacs en tissus pour acheter mes légumes, des tissus enduits de cire d’abeille pour le fromage, je fais mes yaourts, je fabrique du tofu pour ne plus acheter le plastique qui est autour, je privilégie le vrac, avec le cas de conscience qui s’impose lorsque le riz de Camargue est emballé et l’Italien en vrac. J’ai imaginé un service qui calcule la production de déchets ménagers en fonction des achats. Je me déplace à vélo, je choisis toujours le train, je trimballe mon thermos de thé partout. Mais j’ai acheté des masques jetables.

Allez savoir…

Bonne journée les amis et lavez-vous les coudes !

Une conversation téléphonique

Le mot magique : masque. Toute personne normalement constituée, en pleine pandémie, devrait visualiser un masque FFP2. Pas moi. D’abord je pense au masque de beauté et ensuite au masque de carnaval. Mon secret ? J’ai arrêté les infos, je ne sors pas, je parle avec mes coussins. Ils vont bien.

Mettons que mon inconscient s’en mêle, imaginons que tout ceci ne soit qu’un rêve à interpréter : je me soucie de mon apparence et tout n’est que mascarade. Y compris lorsque je me soucie de mon apparence. Ouf !

Bonne soirée, visages nus ou dissimulés, et lavez-vous les coudes !