Aveuglement

(juin 2021)

J’ai longtemps écouté Nina Simone sans rien savoir d’elle, de son histoire, de sa notoriété, de son visage. Rien. C’est arrivé avec la chanson Wild is the wind, découverte au générique de fin d’un court métrage dont j’ai oublié et le titre, et le réalisateur et le sujet. Je me souviens d’une balançoire, d’arbres en feuille, d’enfants peut-être, et de la voix de Nina Simone.

À cette époque où la lecture en continu n’existait pas, j’ai acheté un CD sur lequel figurait le titre que j’ai écouté en boucle, avant d’écouter tous les autres, en boucle (un mode de lecture en continu). Ne sachant rien d’elle, de son histoire, de sa notoriété. Son visage était présent, inanimé, figé sur la photo.

Longtemps, des années plus tard, j’ai regardé le documentaire What happened Miss Simone? Et j’ai découvert qu’elle jouait du piano. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ignorais (sait-on jamais ce qu’on ignore ?). Ça n’a plus été une voix seule, mais une voix décuplée, portée par la danse de dix doigts chavirant le clavier. J’ai tout réécouté, l’oreille aux aguets de ces deux mains. Deux mains qui parlaient, disaient autant, si ce n’est plus, de ce qui se mouvait en elle. Puissance mille, la magnificence de Nina Eunice Kathleen Waymon Simone. Que s’est-il passé ?

J’ai appris depuis d’autres anecdotes de sa vie, du monde qu’elle voulait changer. Tout est venu augmenter sa voix et la manière dont sa voix résonne en moi. Jusque là, je n’avais qu’une conscience floue de ce qu’elle avait mis au monde. Sa volonté butée, butant contre tant d’obstacles, entêtante, frôlant la folie, le chagrin, le déni, sa personnalité contrapuntique, son impuissance, toutes ces interprétations lues et entendues de celle qu’elle était l’ont peinte graduellement, par petites touches.

La chanson à la fin du générique, dont je suis à peine certaine, avec le recul, qu’elle en était l’interprète. (peut-être était-ce Bowie), je l’écoute encore avec l’émotion de la première fois. Ce qui ajoute à l’émotion, c’est l’aveuglement peu à peu dissipé.

D’autres aveuglements se dissipent sans avoir cet effet-là, l’éblouissement laisse place au malaise d’avoir été émue. J’en suis reconnaissante à Nina Simone de son parcours qui ne ternit pas son art. Qui n’a pas abîmé l’émotion.

Jauge

Coucou !

Je fais toujours coucou lorsque j’ai la tête en bas, mais d’habitude personne ne me regarde. Etrange abîme.

Aujourd’hui, dimanche 21 juin 2020, jour de Fête de la musique dans une queue d’épidémie. Je me souviens de la première en 1982, de l’effervescence, du climat joyeux et du parfum de liberté. La fête était improvisée, on ne savait pas encore qu’il y en aurait d’autres. Les premières années, c’était chaque fois une aventure.

Les événements se sont organisés, avec de grosses scènes sur les grandes places, mais toujours des petits courageux aux coins des rues, avec leur crin-crin timide sous le menton ou la flûte au bec. Et nous, badauds nostalgiques, fuyant la foule agglutinée au podium des grosses pointures, captant les sons mal balancés des amateurs de café.

Cette année je ne sais pas. Déjà quand ça tombe un dimanche, c’est moins festif. Il n’y aura pas a fuir les grands rassemblements. Flâner dans les rues me donnerait l’impression de me rendre au chevet d’une mourante. Cette vieille fête que d’année en année on dit moins en forme, qu’on peine à rendre joyeuse. Notre patrimoine.

Il est encore tôt. Tout est calme. Attendons les premières notes.

Bonne fête aux musiciennes et musiciens ; et lavez-vous les coudes !

Univers univers

Comment faisait-on avant l’invention du casque ? Avec mon frère, nous avions un mange-disque Davy Crockett, Davy Crockett, l’homme qui n’a jamais peur y tournait en boucle Il était né-hé dans le Tennessee… Ensuite j’ai eu un électrophone, l’enceinte en plastique rouge servait de capot. J’écoutais Michel Berger, puis Indochine, Elli Medeiros, Partenaire Particulier et d’autres pépites des années 80. Mais pas des tonnes non plus, parce que les disques coûtaient cher. Alors on se les prêtait et quand on faisait des boums, chacun apportait sa pile. Tous les disques portaient le nom de leur propriétaire. Il fallait voir nos expressions d’endeuillés lorsque le disque était rayé. Une tragédie.

Je me souviens être allée chez une fille qui avait quatre mètres en linéaire de 45 tours, alors que je n’ai jamais dépassé les cinquante centimètres. Parents très aisés, goût éclectique, nous ne sommes jamais devenues amies, la différence entre nous était trop vaste et je ne me rappelle plus son nom.

Avec le mange-disque qu’il fallait se partager, les disputes étaient fréquentes. Candy Candy exaspérait mon frère, dès qu’il entendait ses petits sanglots, il réclamait son tour (soyons honnête, Candy avait très peu de rapport avec sa revendication… Le droit d’usage était l’enjeu). A l’époque, il était impossible de cacher ce qu’on écoutait, il déboulait dès les premières notes et faisait valoir son autorité.

L’acoustique de l’électrophone combiné à mon appétit pour la répétition, induit par le manque d’envergure de ma discothèque, venaient à bout de la patience parentale (pas bien épaisse, il est vrai). Je me faisais engueuler tout le temps, ce qui est le lot de l’adolescente dont la chambre jouxte celle des parents. Ah que n’ai-je eu un casque à l’époque !

Le Walkman est arrivé. Chouette nouvelle, éternel dilemme que posait le choix du support (cassette ou vinyle ?) lorsque sortait un tube. Ensuite on a fait des copies, des compils, des copies de compils et c’était la fête. On pouvait demander à les passer dans l’auto-radio parental ; la demande était rarement acceptée, au motif que le son était de mauvaise qualité (la qualité, un argument d’adulte) ; mais comme l’auto-radio flinguait les cassettes, ce qui était une tragédie, on a fini par regarder ailleurs, grandir et acquérir l’autonomie du transport.

Écouter de la musique ensemble, en famille ? Ça nous arrive quand on prend l’apéro : moment festif. En dehors de ces moments, chacun écoute ce qu’il aime, quelle qu’en soit la qualité. 

Hier, les voisins d’en face écoutaient The Wall (l’album complet) des Pink Floyd, fenêtres grandes ouvertes, en communion avec leur jeunesse. Je les crois vraiment au bout de leur vie…

Bon dimanche mes petits coquelicots et lavez-vous les coudes !

De la casserole

J'ai la tête comme une casserole TAC TAC Voila c'est finiLa casserole, c’est un peu rock’n’roll. Un son classe qui casse et roule des phrasés suggestifs. Les garçons comme les filles passent à la casserole, trainent des casseroles et finissent par chanter comme des casseroles. Prenez-la par la queue, elle se transforme en massue, en guitare, en banjo… en casserole aussi (à mijoter, réchauffer, ébouillanter, pocher) ou en métronome, si vous avez le sens du rythme.

Le métronome