
J’ai longtemps écouté Nina Simone sans rien savoir d’elle, de son histoire, de sa notoriété, de son visage. Rien. C’est arrivé avec la chanson Wild is the wind, découverte au générique de fin d’un court métrage dont j’ai oublié et le titre, et le réalisateur et le sujet. Je me souviens d’une balançoire, d’arbres en feuille, d’enfants peut-être, et de la voix de Nina Simone.
À cette époque où la lecture en continu n’existait pas, j’ai acheté un CD sur lequel figurait le titre que j’ai écouté en boucle, avant d’écouter tous les autres, en boucle (un mode de lecture en continu). Ne sachant rien d’elle, de son histoire, de sa notoriété. Son visage était présent, inanimé, figé sur la photo.
Longtemps, des années plus tard, j’ai regardé le documentaire What happened Miss Simone? Et j’ai découvert qu’elle jouait du piano. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ignorais (sait-on jamais ce qu’on ignore ?). Ça n’a plus été une voix seule, mais une voix décuplée, portée par la danse de dix doigts chavirant le clavier. J’ai tout réécouté, l’oreille aux aguets de ces deux mains. Deux mains qui parlaient, disaient autant, si ce n’est plus, de ce qui se mouvait en elle. Puissance mille, la magnificence de Nina Eunice Kathleen Waymon Simone. Que s’est-il passé ?
J’ai appris depuis d’autres anecdotes de sa vie, du monde qu’elle voulait changer. Tout est venu augmenter sa voix et la manière dont sa voix résonne en moi. Jusque là, je n’avais qu’une conscience floue de ce qu’elle avait mis au monde. Sa volonté butée, butant contre tant d’obstacles, entêtante, frôlant la folie, le chagrin, le déni, sa personnalité contrapuntique, son impuissance, toutes ces interprétations lues et entendues de celle qu’elle était l’ont peinte graduellement, par petites touches.
La chanson à la fin du générique, dont je suis à peine certaine, avec le recul, qu’elle en était l’interprète. (peut-être était-ce Bowie), je l’écoute encore avec l’émotion de la première fois. Ce qui ajoute à l’émotion, c’est l’aveuglement peu à peu dissipé.
D’autres aveuglements se dissipent sans avoir cet effet-là, l’éblouissement laisse place au malaise d’avoir été émue. J’en suis reconnaissante à Nina Simone de son parcours qui ne ternit pas son art. Qui n’a pas abîmé l’émotion.

























