Un point de mesures

Portrait de famille – août 2022

Dans le flux continu des informations qui se déversent sur nous, il faudrait être très attentif pour remarquer les silences, et plus encore les sourdines.

Il faudrait s’attarder dans ces espaces clairs, vagabonder dans les pages blanches qui ouvrent et referment les livres. Rester là, simplement. Prêter l’oreille à la pause, imposer un rythme tellement étiré qu’on se rêverait au ralenti, dans un monde en gestation.

Ainsi donc, j’ai laissé de côté mon papier chiffon, mon vieux verre d’eau et ma boîte d’aquarelle (je vais pouvoir la léguer à mes arrière-petits-enfants si j’ai un jour des petits-enfants). Dessiner à l’aquarelle ne m’a jamais envoûtée. J’ai retrouvé mes tubes d’huile avec une réelle jubilation. Ces retrouvailles avec la toile sont une histoire d’espace, encore et toujours une histoire d’espace et de respiration.

L’huile c’est ma matière. Je manque de murs, mais rien de grave. Seulement pour illustrer un texte, gribouiller une idée qui passe, faire un jeu de mot en image, vite fait… l’huile est moins adaptée. L’huile réclame du temps. Du temps. Du temps.

Cet après-midi, j’ai ressorti mon bloc de papier et tout le tralala, rien que pour vous raconter que cette année, en 2022, ma vie a changé : je suis à la fois la plus âgée et la plus petite de la famille.

Voilà.

J’ai toujours été la plus âgée. La nouveauté, c’est que cette année, je suis la plus petite. Pour longtemps. Je suis également la seule femme. Je suis une espèce d’exception à moi toute seule (j’ai probablement été adoptée).

Peindre, écrire, dessiner, ce sont des activités d’artisan et de croyant. Pour entretenir le geste, il faudrait pratiquer chaque jour. C’est à nouveau une histoire d’espace.

J’ai pas mal repoussé le moment de m’asseoir avec tout mon matériel. Mes mains avaient de trac. Je ne savais plus comment m’y prendre. N’ayant jamais été satisfaite du résultat, je démarre toujours en me disant que ça va être bof. Pas comme j’aimerais. Et puis mon stylo est rouillé, ma main est rouillée, mes couleurs sont sales, le grain est trop gros. Et j’y vais quand même. Je fais avec la contrainte, parce que c’est aussi ça mon truc : adopter les contraintes. Le résultat est toujours inattendu (et c’est pareil pour l’huile, pareil pour l’écriture, pareil pour le dessin). C’est comme un inconscient qui s’incarne, qui vient s’asseoir en face de moi. Alors je l’observe avec indulgence. Je prête l’oreille à son silence.

Pendant les silences, les enfants grandissent et les adultes s’apaisent.

Mode brouillon

Van Gogh

J’entasse les brouillons, je gribouille des dessins, j’écris quelques lignes d’un conte, parfois je termine une toile. Je lui cherche un titre, je m’autocensure. J’invente des recettes de cuisine, je ne les écris pas, même si elles sont réussies. J’improvise, j’approvisionne mon âme, je la nourris, j’observe, je crée, je lis, je dors, je vole. Le temps restant, je travaille.

Je suis sans cesse interrompue. Parce qu’il est l’heure de partir, d’arriver, d’entrer en réunion, de terminer ceci, de passer à table, de dormir, de se réveiller, de pratiquer le yoga, d’aller sous la douche, de cuire le pain, de petit-déjeuner. De micro-événements qui au bout du compte composent la vie, le temps saccadé, le tempo que je lui donne. C’est moi, quand même, qui décide. Ou alors les autres, je ne sais pas très bien.

Étonnamment, l’écriture du conte progresse. Il faut du temps, tout prend plus de temps qu’on ne le croit, même là. J’en suis au vrai moment du conte où l’héroïne sort de sa boucle itérative, le moment où le cycle se rompt, le moment où le chemin s’ouvre…

Je me pose déjà la question, comme à chaque conte que j’ai écrit : faut-il l’illustrer ? Je démarre le long dialogue avec moi-même. Tantôt le texte doit être suffisant. Il faut aller à l’os, vider la chair et ne garder que le dur. Alors l’image serait excessive. Sans compter que l’image serait un motif supplémentaire de rejet. Oui. De rejet. Porter un jugement définitif sur une image (beau/laid) qu’on explore en un clin d’œil, c’est facile. Le texte prend le temps de la lecture. Mon texte saccadé. Il faut prendre le temps de le lire avant de poser son jugement (j’aime/j’aime pas). D’un autre côté, l’image pourrait appuyer le texte, l’éclairer autrement. Donner à voir ce qui se cache dans les espaces. L’image pourrait même aller à l’encontre du texte, montrer le monde rêvé de l’héroïne, un monde à l’opposé de celui dans lequel elle évolue. Pour le lecteur, il y aurait quelque chose de trouble, un non-dit perturbant, inquiétant. Mais il pourrait y avoir un agacement. Une incompréhension.

Je ferai des essais. Il y a tellement de manières différentes d’illustrer un texte. Des manières opposées, des techniques différentes, plus ou moins appropriées. C’est le bien nommé embarras du choix. Cet embarras interrompu par un infini d’autres choix que je fais chaque jour, à commencer par celui de l’enchaînement des postures de yoga pour terminer par le sujet sur lequel je choisis de m’endormir.

Le goût du rose

L’arrosée (juillet 2021)

Il fallait repeindre la pièce qui allait devenir ma chambre. On m’avait posé la question de la couleur et j’avais répondu rose. Grimace en face, moue dédaigneuse, mais finalement ce fut accepté. En découvrant ma chambre, j’ai aussi découvert qu’il y avait rose et rose : le seul rose socialement acceptable dans ce milieu-là, à cette époque-là était le vieux rose, avec parcimonie, sur les boiseries, le reste était blanc.

Jusqu’à l’âge de onze, douze ans, j’étais très portée sur le rose. Je me souviens d’une robe en liberty rose, portée avec un sous-pull rose et des collants roses, d’une combinaison pantalon rose. À treize ans, c’est le noir qui m’appelait, mais en face les arguments pleuvaient : il durcit les traits, il donne un teint blafard, il est vulgaire. Mon humeur sombre revendiquait le noir, on lui opposait le rose et j’ai cessé d’en porter. Je disais tout le temps que je n’aimais pas le rose, ni les filles, ni les trucs de filles.

Dix ans, vingt ans, trente ans à refuser le rose : bibliothèque rose, vie en rose, roman à l’eau de rose, rose des vents, rose poudré, rose fané, rose fluo. Rien de rose, n’est passé entre mes doigts, ou près de ma bouche.

Dix ans, vingt ans, trente ans plus tard, une soif de rose s’impose. Ce « craving » de rose est inattendu et me ravit. J’ai abandonné une partie où je m’ennuyais ferme, pour aller jouer ailleurs. Je m’y amuse bien.

Femme d’intérieur

En temps normal, je me force toujours un peu à sortir de la maison. C’est une vaine occupation que de passer du temps à l’extérieur quand il y a tant à faire à l’intérieur.

Les murs de mon appartement circonscrivent ce que j’aime le plus au monde. Et ils n’en font pas partie, c’est à dire que ce pourrait être un autre appartement, une autre maison, une autre chambre pourvu qu’elle soit mienne. Cet aspect de moi n’est pas passé avec l’âge, tout comme il n’est pas venu avec lui. Rester dans ma chambre, ne pas aller à l’école, garder le silence, bricoler mes bricoles est tout ce que j’aurais souhaité, enfant.

Quelle espèce d’adulte serais-je alors devenue ? J’aurais placé au coeur de mon quotidien tout ce qui s’en situe à la périphérie. J’aurais goûté le monde à dose homéopathique et sa saveur en aurait été plus prégnante, j’aurais emporté un fragment de son bruit qui détaché du brouhaha aurait révélé une histoire. Et j’aurais joué longtemps avec cette saveur et cette histoire, je les aurais multipliées.

On peut toujours se prendre à rêver. Contactés pour l’évoquer, les proches de Christophe ont dit qu’il avait vécu confiné toute sa vie. Comment faire autrement, si on veut créer ?

Bon week-end ensoleillé les amis , et lavez-vous les coudes !

Comment j’ai cessé de peindre

Se mélanger les pinceaux Ne plus se voir Comme si j'en ai rien à fairePendant vingt ans, j’ai peint. A une période de ma vie où je vivais seule, je me tenais devant mon chevalet durant six heures, chaque nuit, jusque tôt le matin. La journée, je travaillais ; le week-end je dormais. Durant les périodes où je ne vivais pas seule, je peignais moins. Peindre exige de la solitude et du temps. Au début, je peignais à la gouache, sur du bois, du carton ou du papier journal, j’ai ensuite collé des rectangles en tissu sur des grands panneaux que je fabriquais avec des feuilles de papier journal encollées, sur ces rectangles, je peignais à l’huile. Plus tard, j’ai utilisé des toiles du commerce et de l’huile, toujours. Peindre exige de la solitude, un temps ininterrompu et un minimum d’espace. J’aimais être absorbée par le geste, j’aimais m’extraire du monde et devenir le prolongement du pinceau. Après la naissance de mon fils ainé, je peignais encore beaucoup. Je m’installais dans la cuisine, assise par terre, entre le lave-linge et la porte, la toile posée contre le mur. J’aimais ce moment où dès le réveil, je découvrais à la lumière du jour ce que j’avais peint la veille. Je regardais ce qu’il fallait reprendre, accentuer, modifier. Le soir, j’y revenais. Il fallait toujours y revenir, jusqu’à obtenir l’image que je voulais atteindre et que j’avais en moi (« en moi » n’est pas exactement la tête). Je préférais y revenir plutôt que sortir, ou passer du temps avec d’autres. J’ai très peu peint à la lumière du jour. La nuit est propice à l’absorption, à ce moment où le corps est entièrement compris dans le seul geste de peindre. Je fabriquais du silence avec de la musique, j’avais un monde qui tenait dans un mètre carré.

J’accrochais mes toiles aux murs pour qu’elles sèchent et pour les regarder et imaginer les suivantes. J’aimais que mes amis les découvrent, qu’ils disent « C’est nouveau, ça ! ». Aujourd’hui dans mon salon, je compte quinze toiles accrochées. Certaines sont empilées contre des murs, entre deux étagères, d’autres sont ailleurs, déposées chez des amis, prêtées, données, vendues. Tant que je peignais, il m’a été possible de m’en défaire, avec beaucoup de légèreté.

La dernière fois que j’ai peint à l’huile, sur une toile, j’étais enceinte de mon deuxième enfant. J’espérais y puiser de la douceur, mais là, il n’y en avait pas, il y avait de la fatigue. La toile est inachevée.

Poisson2
Poisson rouge inachevé (2007)

Poisson1
Poisson rouge précédent (2007)