L’espace intérieur

Puisque le vide nous compose à 99,9 %, il nous laisse beaucoup de place pour notre espace intérieur. Je suis multitude de personnes en moi, multitude de paysages pour chacune d’elles. Je peux être la forêt un matin de printemps, la Seine qui coule sous les ponts de Paris, simple pivoine au milieu de mes sœurs sur le bord de la cheminée, une épopée de dunes, des cimes enneigées pour quelques années encore, souveraine un matin, solitaire une nuit, avec toute ma panoplies de mots, de traits et de parfums. Je peux aller et venir à l’intérieur de moi, revenir sans cesse sur un souvenir ou le laisser se dissoudre sans un regret. Je décide où aller, quel chemin fouler, quelle pensée suivre, laquelle chasser, si tenace soit-elle, que sa rémanence ne soit qu’une couleur maintes fois lavée et diluée dans mon paysage. Nous sommes riches de ces mondes que nous élevons, le plus souvent en secret.

La grande poupée contient toutes les autres, si on les place côte à côte pour former une famille de femmes, elles sont vides alors. Selon les modèles, la plus petite est pleine et ne s’ouvre pas, ou alors elle s’ouvre et reste vide. On peut y ranger un secret minuscule. Il faut attendre la fin pour savoir. Je vais rester confinée encore un peu.

Bonne journée matriochkas, et lavez-vous les coudes (ça ne va pas être facile ! ).

Dites-moi…

Je ne suis pas Claire Je ne regarde pas le JT J'ai des jambes Le direVous doutiez-vous que j’avais des jambes ? Bien sûr, vous ne doutez de rien… Pourtant rien n’est moins gagné qu’un détail considéré comme acquis chez l’autre. Nous sommes nombreux à « partir du principe que… » et fréquemment – gentils bonobos que nous sommes – ce principe, c’est nous ; alors qu’il n’y a pas plus différents de nous que nos semblables.

L’amoureux frais n’enchainerait pas les « moi aussi » émerveillés à l’énumération des marottes de son chéri, s’il parlait tous les jours avec des individus ayant les mêmes goûts que lui (leur parle-t-il, d’ailleurs ?). Mais l’amour est une catégorie à part, on ne peut pas théoriser avec l’amour.

Avec le travail, en revanche, on peut théoriser ! Voici deux phrases que j’ai souvent entendues en entreprise :
1) « Je ne suis pas dans ta tête ! » Réponse de l’Ingénieur développeur auquel il a été demandé de réaliser un Super Truc Pas Décrit Du Tout qui va sauver la boîte,
2) « C’était évident ! » Affirmation du directeur, horrifié par le résultat.
Je tiens à souligner souvent, car je les ai vraiment souvent entendues, ces deux phrases…

J’ignore comment pense mon voisin, quels croisements emprunte la logique de son cerveau, quelles images lui évoquent les mots… En termes de connaissance, il n’y a que dans l’ignorance que nous sommes égaux. Mon voisin et moi, pourrions nous entendre, avec des paroles.

Je me souviens de cette publicité antique « Dites-le avec des fleurs », contre laquelle je m’inscris en faux : Non, ne le dites pas avec des fleurs, dites-le avec des mots ! Une fleur ne dit rien, et fane, et plie, et pourrit (je n’aime pas les fleurs, tous mes amis le savent). Alors qu’une phrase, même simple, même ponctuée d’hésitations, même trébuchante… c’est tellement plus précieux. Une phrase, c’est comme un paquet de bonbons : se la remémorer, c’est piocher dans le paquet une friandise sucrée et la glisser entre ses lèvres.

Dites-le, même lorsque ça vous semble évident. Dites : j’ai faim, j’ai des jambes, je suis hyper fort en maths, je chante bien, je suis calé en économie, je n’aime pas le boudin, j’ai une mémoire fabuleuse, j’ai mal aux pieds, je n’ai pas compris, je n’ai pas entendu, je dois partir tôt, je parle couramment cinq langues, je dessine, je sais faire la roue, je tricote des pulls, je fais dix grilles de sudoku par jour, je cuisine divinement, je regarde le foot, je n’ai jamais pris l’avion…

(et demain, je parlerai du mensonge… non, je rigole !)