
Cher travail,
Ça commence à faire un bail qu’on se connaît, toi et moi. Le temps défile à folle allure, à tel point que je me suis retrouvée un matin, au milieu du gué, portée par le courant. Un peu plus loin qu’au milieu, pour être honnête, même s’il m’en coûte d’avouer qu’il nous reste moins d’années à venir que d’années passées. Je te l’ai dit, le temps file.
C’est ta fête aujourd’hui, mon cher travail et je suis heureuse de te fêter sans t’encombrer de ma présence. Tu restes là-bas, sur mon bureau de télétravail, face à mon bureau de dessin. Je tourne la chaise pour passer de l’un à l’autre, comme si j’avais deux amants. Je respecte vos horaires et vos habitudes, vos manies et vos exigences. C’est quand même à toi, mon cher travail, que je consacre le plus de temps. Il m’en coûte parfois, mais n’est-ce pas toi, justement, qui me rapporte ?
Je ne voulais pas d’un travail qu’on dépose en même temps que son manteau, en rentrant le soir à la maison. Je voulais que le travail fasse partie de ma vie et c’était le sens que je donnais au mot artiste. Artiste/travailleuse… ça n’est pas possible. C’est porter une grimace derrière la tête en permanence. J’aurais adoré passer mes journées à peindre. Mais j’ai fait ta rencontre et emprunté ton chemin, sans savoir où il me conduirait. J’ai cru au début que je serais de passage, qu’il me suffirait de faire un pas de côté pour rejoindre ma bulle. Mais le temps a passé et le temps est venu où tout abandonner pour un atelier spartiate aurait été illusoire. Il faut beaucoup croire en son talent pour lui consacrer sa vie.
A toi mon cher travail, je ne donne pas tout de moi. Nous avons un mariage de raison. Je donne avec retenue, mais sans réticence. Je donne un fragment d’intellect, de la volonté, de la ténacité, du courage et le moins possible d’affect. Tu dois rester à ta place, conscient à l’extrême de ton incapacité à me combler. Je te tiens à distance. Il y a toujours un refuge en moi où je me précipite pour te résister. En moi est ancré ce rejet profond de me soumettre à tes exigences. Je ne serai jamais totalement sérieuse en jouant cette comédie.
Nous ne vieillirons pas ensemble, cher travail, mais je te souhaite une bonne fête et te remercie pour ce que tu m’apportes. Et lave-toi les coudes, ils sont pleins d’huile.
















