
J’entasse les brouillons, je gribouille des dessins, j’écris quelques lignes d’un conte, parfois je termine une toile. Je lui cherche un titre, je m’autocensure. J’invente des recettes de cuisine, je ne les écris pas, même si elles sont réussies. J’improvise, j’approvisionne mon âme, je la nourris, j’observe, je crée, je lis, je dors, je vole. Le temps restant, je travaille.
Je suis sans cesse interrompue. Parce qu’il est l’heure de partir, d’arriver, d’entrer en réunion, de terminer ceci, de passer à table, de dormir, de se réveiller, de pratiquer le yoga, d’aller sous la douche, de cuire le pain, de petit-déjeuner. De micro-événements qui au bout du compte composent la vie, le temps saccadé, le tempo que je lui donne. C’est moi, quand même, qui décide. Ou alors les autres, je ne sais pas très bien.
Étonnamment, l’écriture du conte progresse. Il faut du temps, tout prend plus de temps qu’on ne le croit, même là. J’en suis au vrai moment du conte où l’héroïne sort de sa boucle itérative, le moment où le cycle se rompt, le moment où le chemin s’ouvre…
Je me pose déjà la question, comme à chaque conte que j’ai écrit : faut-il l’illustrer ? Je démarre le long dialogue avec moi-même. Tantôt le texte doit être suffisant. Il faut aller à l’os, vider la chair et ne garder que le dur. Alors l’image serait excessive. Sans compter que l’image serait un motif supplémentaire de rejet. Oui. De rejet. Porter un jugement définitif sur une image (beau/laid) qu’on explore en un clin d’œil, c’est facile. Le texte prend le temps de la lecture. Mon texte saccadé. Il faut prendre le temps de le lire avant de poser son jugement (j’aime/j’aime pas). D’un autre côté, l’image pourrait appuyer le texte, l’éclairer autrement. Donner à voir ce qui se cache dans les espaces. L’image pourrait même aller à l’encontre du texte, montrer le monde rêvé de l’héroïne, un monde à l’opposé de celui dans lequel elle évolue. Pour le lecteur, il y aurait quelque chose de trouble, un non-dit perturbant, inquiétant. Mais il pourrait y avoir un agacement. Une incompréhension.
Je ferai des essais. Il y a tellement de manières différentes d’illustrer un texte. Des manières opposées, des techniques différentes, plus ou moins appropriées. C’est le bien nommé embarras du choix. Cet embarras interrompu par un infini d’autres choix que je fais chaque jour, à commencer par celui de l’enchaînement des postures de yoga pour terminer par le sujet sur lequel je choisis de m’endormir.








